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23 avril 2026

3 questions à : Bruno Bachimont, professeur à l’Université de Technologie de Compiègne

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Bruno Bachimont est l’un des penseurs majeurs des relations entre numérique, mémoire et patrimoine. Ingénieur de formation, docteur en philosophie, ancien directeur scientifique de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), il développe depuis plus de vingt ans une réflexion structurante sur les conditions de transmission et d’authenticité à l’ère des dispositifs numériques. Dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? », il revient sur la transformation profonde que le numérique opère sur le document, sur la muséographie et sur notre rapport au passé.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Le numérique a-t-il transformé notre rapport à la mémoire et au patrimoine ?

Le numérique transforme en profondeur la nature même des documents . Une archive physique — disons, une lettre, un enregistrement magnétique, un film argentique — repose sur la stabilité matérielle de son support. On peut la ranger, la retrouver, en garantir l’intégrité. Mais le document numérique, lui, n’existe que par un rendu, une restitution, un recalcul permanent. Ce n’est plus l’objet lui-même qui fait foi, mais l’invariant de représentation : ce qu’on en voit, aujourd’hui, à travers un dispositif.

Ce changement a des conséquences décisives. D’un point de vue patrimonial, la notion même d’authenticité se déplace : ce n’est plus l’intégrité physique qui compte, mais la fidélité du rendu, souvent instable. Un même contenu peut être reformaté, compressé, recompressé. Le problème, c’est qu’on n’a pas encore les critères nécessaires pour encadrer cette invariabilité, et cela produit de l’incertitude.

À l’Institut national de l’audiovisuel (INA), où j’ai dirigé la recherche, j’ai vu ce phénomène s’amplifier. On est passé de dizaines de milliers d’heures d’archives à plusieurs millions. Le paradoxe, c’est que plus on archive, moins on sait ce qu’on a. On s’en remet à des outils algorithmiques, on indexe massivement, mais l’accès reste abstrait, indirect. D’où cette idée que le numérique, loin d’être seulement un outil de mémoire, est aussi — et peut être surtout — une formidable machine à créer de l’amnésie. Une fois numérisé, un document disparaît du flux de la pensée. On regarde le présent, on oublie le passé, même s’il est conservé quelque part. C’est une mémoire sans intériorité. Cela ne signifie pas que le numérique est inutile — au contraire. Il permet un accès inédit à la masse, une capacité d’analyse systémique. Grâce à lui, on sait faire l’inventaire, on peut organiser, croiser, cartographier.

C’est un pharmakon, au sens de Stiegler : à la fois poison et remède (cette approche étymologique est elle-même issue du discours de Phèdre, de Platon). Mais il faut le domestiquer, le penser, l’inscrire dans un projet de transmission — sinon, il déstructure notre rapport au temps.

Dans les musées, que peut réellement faire le numérique ? Et que risque-t-il de faire disparaître ?

Il faut d’abord distinguer deux choses que notre vocabulaire culturel mélange souvent : le musée et le mémorial. Le musée travaille avec des objets à montrer ; le mémorial, avec des expériences à faire partager, souvent sans objet. Ces deux formes appellent des usages du numérique radicalement différents.

Dans un mémorial, le numérique est utilisé pour rendre présente une absence. Il s’agit de reconstituer, simuler, évoquer ce qui n’est plus là. Le bâtiment devient un vecteur, un support d’émotion. Au Mémorial de Compiègne, par exemple, on tente de restituer la vie du camp avec très peu de traces matérielles. Le numérique permet de projeter, d’animer, de scénariser. Mais il faut bien voir que le visiteur n’est pas un acteur légitime de cette mémoire : il n’a pas vécu ce que d’autres ont traversé. Dès lors, toute reconstitution est un écueil potentiel, un risque d’imposture.

Il s’agit alors non pas de reproduire une expérience, mais de construire une altérité sensible, ce que j’appelle une empathie historique : faire l’effort de comprendre ce que d’autres ont vécu, en reconnaissant que cette expérience n’est pas la mienne. C’est une posture exigeante, intellectuellement et moralement . Elle suppose de renoncer à l’illusion immersive, de résister à la « gadgétisation » du passé.

Dans un musée, le numérique a une autre fonction . Il sert de médiation : il enrichit, il contextualise, il explique. Mais là encore, il y a une tension : plus on ajoute de couches d’information, moins on regarde l’objet. Le numérique peut faire écran. Il suscite une posture d’expert qui prend le pas sur celle de l’esthète. Et l’on ne peut pas être les deux à la fois. L’expert découpe, analyse ; l’esthète ressent, traverse. Ce sont deux régimes incompatibles si on ne les articule pas soigneusement.

Parcours de déportés au Mémorial de Compiègne © Mémorial de Compiègne / Novelab.

D’autant que l’objet muséal est souvent déraciné. Une œuvre religieuse, sortie de son église, exposée dans un cube blanc, perd sa force symbolique. Le musée crée une mise à distance, une forme de désincarnation. Le numérique peut aider à recontextualiser, à restituer un environnement perdu — mais il faut qu’il le fasse en conscience de cette perte, pas dans le déni de la distance.

« Le numérique est une médiation instable : il enrichit, mais il dénature aussi. Il faut en faire un usage critique. » – Bruno Bachimont

D’autant que l’objet muséal est souvent déraciné . Une œuvre religieuse, sortie de son église, exposée dans un cube blanc, perd sa force symbolique. Le musée crée une mise à distance, une forme de désincarnation. Le numérique peut aider à recontextualiser, à restituer un environnement perdu — mais il faut qu’il le fasse en conscience de cette perte, pas dans le déni de la distance.

Quelle forme de médiation numérique pourrait préserver la vérité de l’expérience patrimoniale sans en trahir la singularité ?

Il faut partir d’un principe fondamental : le musée n’est pas fait pour faire revivre le passé, mais pour le penser, l’interpréter. Toute expérience muséale est située dans le présent, et doit assumer cette distance. Vouloir abolir cette distance par le numérique est une illusion contemporaine. C’est une forme de solutionnisme qui nie la temporalité de la transmission.

Il faut que le musée assume sa distance. Il ne peut pas faire revivre le passé, il désincarne l’œuvre de son contexte. Il peut seulement le mettre à disposition de la pensée. La médiation numérique doit alors construire un cadre interprétatif, non une immersion affective.

Quand on vous dit « on va vous faire vivre ce que c’était », on vous ment. Ce que vivaient les gens du passé n’est pas accessible, sauf dans une forme d’empathie historique, jamais dans une assimilation. L’expérience muséale ne peut pas être la reconstitution d’une subjectivité révolue, mais la construction d’une altérité, un effort de compréhension, une tension.

Il me semble que, de mémoire, Umberto Eco suggère une idée analogue dans son commentaire au Nom de la rose ; je peux imaginer ce que vous pensez, mais ce que vous avez vécu, je ne peux pas le vivre à votre place. L’enjeu est là : ne pas mimer, ne pas simuler, mais invoquer une distance habitée.

Et cela vaut aussi pour l’art. Le musée a souvent détourné les œuvres de leur fonction. En les extrayant d’un contexte liturgique, social, politique, il les a rendues muettes ou ambiguës. Le musée est une imposture nécessaire : il met en scène, mais en décontextualisant. Il faut en être conscient. Et si le numérique peut enrichir l’approche, il ne doit jamais faire croire qu’il répare cette fracture. Il faut garder une forme de critique permanente, une vigilance scénographique, une attention à ne pas clôturer l’expérience par la technologie. Le numérique est une médiation instable : il enrichit, mais il dénature aussi. Il faut en faire un usage critique.

L’expérience, par définition, n’est jamais reproductible. L’expérience d’un déporté, d’un artiste, d’un croyant du XVe siècle ne peut pas être rejouée par un visiteur du XXIe. Ce que nous pouvons faire, c’est invoquer cette expérience, la penser depuis notre place, et construire une forme d’empathie critique. C’est là que le numérique peut intervenir, à condition de ne pas prétendre incarner l’autre, mais de nous aider à nous situer face à lui.

Le danger, c’est que le numérique promet des expériences qui effacent leur propre médiation. On vous dit « vous allez vivre ce qu’ils ont vécu » — mais c’est faux. L’immersion devient un piège, un faux semblant. L’histoire, comme le disait Marc Bloch, c’est « sentir la chair humaine du passé« . Pas la reproduire, mais la flairer — ce qui suppose de reconnaître la dissemblance.

Le musée, lui aussi, est une imposture nécessaire : il expose des œuvres en les arrachant à leur fonction initiale. Une statue votive devient objet d’art. Un masque cérémoniel devient une pièce d’exposition. Le numérique peut aggraver cette décontextualisation, ou au contraire la rendre lisible. Il faut donc une médiation réflexive, capable de montrer ses propres limites. Une scénographie bien pensée, une contextualisation intelligente, une ouverture à la pluralité des lectures.

En somme, le numérique doit être contenu dans une politique critique du sensible et du savoir . C’est un outil puissant — mais c’est une technique, pas une expérience. Et surtout pas une vérité.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à Bruno pour sa contribution !