Cette nouvelle saison de meet-up s’ouvre dans la continuité de la dernière édition de Museum Connections en janvier 2026, avec une question structurante pour les acteurs culturels : comment concevoir une politique de programmation en lien étroit avec son territoire ?
Ce temps d’échanges met en lumière la programmation culturelle comme un véritable outil d’animation territoriale, à travers les retours d’expérience de deux établissements : le Centre François Mauriac de Malagar, en Nouvelle-Aquitaine, et le musée du Vin de Champagne et d’Archéologie régionale, situé à Épernay dans la région Grand Est.
Cette réflexion s’appuie sur un constat préoccupant, issu d’une étude récente menée par l’IFOP et Art Explora auprès de 4 000 Français : si 86 % d’entre eux considèrent la culture comme essentielle, 20 % déclarent ne pas avoir eu de pratique culturelle au cours des douze derniers mois. Les raisons évoquées sont significatives : une perception de la culture comme ennuyeuse ou complexe d’accès.
Dans ce contexte, il apparaît essentiel de valoriser des initiatives inspirantes, portées par des établissements culturels qui renouvellent leur attractivité en développant des programmations inédites, en prise directe avec les réalités et les acteurs de leur territoire.
Gagner en visibilité en s’engageant activement avec différents partenaires de proximité – L’exemple du Centre François Mauriac de Malagar avec Marie-Sylvie Bitarelle, directrice
Le Centre François Mauriac de Malagar a été créé en 1986 par la Région Nouvelle-Aquitaine, à la suite de la donation du domaine familial par les enfants de François Mauriac. La Région a ainsi souhaité faire vivre ce lieu emblématique, à la fois en préservant le domaine et en poursuivant la valorisation de l’œuvre et de la vie de l’écrivain ainsi que de ses descendants. L’établissement repose sur une double mission : préserver et entretenir le domaine, l’animer grâce à une saison culturelle dynamique.
Le centre fonctionne avec une équipe de 12 personnes, renforcée en haute saison. Sa programmation culturelle s’étend de février à fin novembre.
Le domaine a récemment fait l’objet d’une importante opération de restauration, achevée il y a environ 2 ans et demi. Pendant cette période de fermeture au public, l’établissement a engagé une transition numérique ambitieuse afin de maintenir le lien avec les visiteurs. Cela s’est traduit par la mise en place de visites virtuelles et par le déploiement d’outils numériques, notamment des totems interactifs.
Ces dispositifs ont permis de rendre accessibles des archives numériques jusqu’alors réservées aux chercheurs. Ce premier chantier a été complété par un second : l’enrichissement numérique de la visite in situ. Dans le respect des contraintes liées au classement du site au titre des monuments historiques, ces outils, discrets, viennent soutenir et enrichir le discours des guides.


Malagar au cœur de la course
En 2017, le centre constate que son audience est relativement homogène : un public issu des catégories socio-professionnelles supérieures, âgé de plus de 50 ans, majoritairement féminin, et provenant en grande partie de la métropole bordelaise.
Par ailleurs, les codes traditionnels associés à une maison d’écrivain peuvent apparaître intimidants pour les publics de proximité. Pour répondre à cet enjeu, l’équipe développe une programmation culturelle plus diversifiée : création d’un festival de littérature pour adolescents, organisation de nuits d’observation astronomique, etc, reposant largement sur des partenariats.
Cependant, un sujet restait peu investi : le sport. Le thème est alors introduit dans une logique à la fois culturelle et solidaire, en lien avec la Ligue contre le cancer, en écho au cancer du larynx dont a souffert François Mauriac. Le projet Malagar au cœur de la course voit ainsi le jour en 2019.
Ce projet propose plusieurs formats d’épreuves (trail, randonnée, courses pour enfants) et réunit dès sa première édition 200 participants. L’événement est organisé en interne, sans expertise initiale spécifique, en valorisant le cadre naturel du domaine et en mobilisant progressivement un large réseau d’acteurs locaux : propriétés viticoles, commerçants, presse locale, partenaires techniques, prestataires, professionnels de santé (cabinet de kinésithérapie, services d’ambulance, etc.).
Au fil des éditions, le nombre de partenaires augmente, tout comme la diversité des publics. L’événement attire à la fois des sportifs confirmés, des familles et de nombreux primo-visiteurs.
Les effets observés sont multiples : une diversification des publics, un retour des participants dans d’autres contextes (visites, événements), la création de liens durables avec les institutions locales (municipalité, communauté de communes, hôpital).
Sur le plan financier et solidaire, l’opération fonctionne dès son lancement. Il s’agit de la seule activité payante de la saison, les bénéfices étant reversés à la Ligue contre le cancer. À titre d’exemple, 9 000 € ont été remis à l’hôpital suite aux deux premières éditions, permettant la création d’un espace de détente et de convivialité pour les patients en chimiothérapie.

En conclusion, ce projet repose sur plusieurs leviers structurants :
- une logique de co-conception avec les équipes,
- un lien fort avec l’histoire et la figure de François Mauriac,
- un maillage partenarial étendu à de nombreux acteurs du territoire,
- des retombées concrètes, tant en termes de publics que d’impact local.
Une étude des publics est actuellement en cours, menée avec l’Université Bordeaux Montaigne et Sciences Po Bordeaux, afin d’évaluer précisément les effets de ces initiatives.
Les Nuits Atypiques
Le second projet s’inscrit dans une logique similaire de partenariat et d’ouverture. Le Centre François Mauriac de Malagar accueille une étape du festival Les Nuits Atypiques, festival itinérant de musiques du monde créé en 1995 et implanté sur le territoire du Sud-Gironde.
Ce partenariat repose sur une collaboration immédiatement efficace, grâce à l’expérience et à la notoriété du festival.
L’objectif principal est de favoriser le croisement des publics. Le festival attire au domaine de Malagar des visiteurs qui ne seraient pas venus spontanément dans une maison d’écrivain. Ces publics découvrent ainsi le lieu à travers une proposition artistique différente.
Comme pour le projet précédent, on observe un effet de fidélisation : les visiteurs reviennent ultérieurement pour d’autres événements ou pour des visites plus classiques.
Dans le respect d’un héritage littéraire fort tel qu’au Centre François Mauriac de Malagar, il est possible de créer de l’inattendu et de développer de nouveaux publics grâce à des propositions culturelles atypiques et partenariales.
Valoriser un lieu par une programmation ancrée dans son territoire – L’exemple du musée du Vin de Champagne et d’Archéologie régionale avec Laure Menetrier, directrice-conservatrice
Le musée du Vin de Champagne et d’Archéologie régionale est situé à Épernay. Il s’agit d’un musée de France municipal, à vocation patrimoniale, culturelle et touristique, qui a rouvert ses portes en mai 2021 après une importante campagne de rénovation architecturale et scénographique. Ce projet a représenté un investissement de plus de 28 millions d’euros, financé par la Ville d’Épernay et ses partenaires. Le musée accueille aujourd’hui environ 40 000 visiteurs par an, dont plus de 75 % sont des publics extérieurs au département de la Marne.
Installé dans le Château Perrier, un hôtel particulier classé au titre des monuments historiques et situé au cœur du pôle touristique d’Épernay, le musée est issu de la réunion de plusieurs collections constituées après la Seconde Guerre mondiale et particulièrement hétérogènes : paléontologie, beaux-arts, ethnologie viticole, Art déco, arts extra-européens. Elles sont aujourd’hui mises en dialogue pour raconter l’histoire du territoire champenois et de son produit : le champagne.

Le parcours muséographique rénové se veut participatif et sensoriel : manipulation d’objets, dispositifs sonores, expériences olfactives, jeux interactifs sur écrans et tablettes.
Avec une équipe d’environ 30 personnes, le musée fait face à un double enjeu :
- se positionner comme un établissement de proximité pour les habitants,
- assumer son rôle de locomotive touristique pour Épernay et son territoire.

Dans cette perspective, la programmation vise à s’adresser à tous les publics, à travers des propositions festives, conviviales et construites en lien avec d’autres services culturels. Une question centrale a guidé cette démarche : comment, en partant d’un musée récemment rouvert, s’imposer comme un acteur légitime au sein d’un écosystème composé d’acteurs académiques, économiques, associatifs et culturels ? Et comment démontrer que des collections patrimoniales peuvent éclairer des enjeux contemporains, notamment autour du vin ?
Exposition “Vignes en Champagne”
Cette exposition a été conçue en partenariat étroit avec le Comité interprofessionnel Champagne. Elle s’inscrit dans un projet global de collaboration entre les deux structures. Le lien avec le territoire a commencé dès la genèse de l’exposition en développant des relations entre les musées et les professionnels du territoire pour aborder des thématiques communes et contemporaines, tout en sensibilisant les publics.
Son objectif est de créer des passerelles entre les collections du musée, les missions scientifiques (recherche, restitution) et les publics.
L’exposition met en lumière la manière dont la Champagne poursuit son innovation, en s’appuyant sur des programmes de recherche autour de la vigne, dans une continuité historique (évolution des cépages, adaptation aux enjeux contemporains).
Bien que reposant sur un contenu technique, l’exposition s’appuie sur une médiation scientifique accessible grâce à de nombreux dispositifs interactifs : films d’animation, témoignages vidéo, gamification.

Le projet répond à plusieurs objectifs structurants :
- Itinérance : l’exposition est conçue pour circuler au-delà du musée (maisons de champagne, lycées viticoles, salons, foires), permettant une diffusion élargie des collections sur le territoire.
- Diversité des publics : elle s’adresse à la fois aux visiteurs du musée et aux professionnels de la filière viticole.
- Croisement des expertises : elle associe ingénieurs, chercheurs et acteurs culturels.
- Valorisation des collections : restauration d’objets, numérisation, enrichissement documentaire.
L’exposition, qui sera de nouveau présentée à l’automne prochain, a été récompensée par l’Association nationale des amis de la vigne et du vin. Elle illustre une stratégie de rayonnement territorial fondée sur un triple partenariat : avec les professionnels du vin, avec des formats de médiation diversifiés, et avec des lieux d’accueil multiples.
Un colloque avec l’INRAP : la viticulture d’hier et de demain, à travers le prisme des sciences archéologiques
En mars 2025, le musée a coorganisé une journée d’étude avec l’INRAP, principal partenaire en archéologie nationale.
Ce colloque portait sur la viticulture d’hier et de demain, à travers le prisme des sciences archéologiques. Il visait à montrer comment les connaissances issues de l’archéologie et des sciences de la terre peuvent nourrir les programmes contemporains de recherche et d’innovation variétale.
L’événement a combiné plusieurs formats : communications scientifiques, table ronde, visites de terrain.
Il a permis de réunir une grande diversité d’acteurs : chercheurs, ingénieurs, archéologues, professionnels.
Au-delà du contenu scientifique, l’objectif était de créer des passerelles entre les publics et les disciplines, et de positionner le musée comme un lieu de rencontre et de dialogue.
À travers ces deux retours d’expérience, une idée forte se dégage : les établissements culturels peuvent devenir des lieux de l’inattendu, profondément ancrés dans leur territoire. En développant des programmations ouvertes, partenariales et innovantes, ils ne se contentent plus de diffuser des contenus : ils expérimentent, fédèrent et participent activement à la dynamique locale. La programmation culturelle apparaît ainsi comme un véritable laboratoire, au service de l’attractivité, de la diversification des publics et du dialogue entre acteurs d’un même territoire.
Charlotte BAUGÉ