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27 mai 2026

3 questions à – Héloïse Biard, Cheffe de département des politiques numériques culturelles au ministère de la Culture

Table des matières

Cet entretien a été réalisé avec Héloïse BIARD, Cheffe de département des politiques numériques culturelles au ministère de la Culture, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’implication du ministère pour soutenir les acteurs du secteur culturel et patrimonial dans leurs projets numériques.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Pourriez-vous présenter votre département au sein du Ministère ?

Héloïse Biard est arrivée au ministère de la Culture il y a trois ans, à une période où la structuration transversale des politiques numériques culturelles était encore en développement. L’un des tournants majeurs a été la création du Service du Numérique (SNUM) en 2021, avec pour objectif de rapprocher au sein d’un même service deux dimensions essentielles et souvent traitées séparément : d’une part, les politiques numériques culturelles (en lien avec la découvrabilité des contenus et des offres culturels, la création numérique, la relation aux publics, les enjeux de diversité culturelle, par ex), et d’autre part, les enjeux liés à la transformation et à la modernisation des systèmes d’information (applications, infrastructures, cybersécurité, etc.). Cette fusion a permis d’affirmer une approche plus cohérente et systémique, en incitant les établissements à élaborer des stratégies numériques intégrées.

Un constat organisationnel a notamment contribué à cette réorientation : dans de nombreux musées (ou autres établissements), les équipes chargées de la médiation numérique, des contenus en ligne et des stratégies éditoriales ou des interfaces avec le public ont peu de liens, stratégiques et opérationnels, avec les équipes techniques des SI (architecture SI, expertises design, développeurs, administrateurs systèmes et réseaux, responsables sécurité des SI), alors que les projets numériques nécessitent de plus en plus un croisement étroit entre ces compétences pour construire des services innovants sur un socle technique solide et sécurisé. Cette observation a motivé la création du Département des politiques numériques culturelles, rattaché au SNUM, et chargé d’accompagner les établissements publics dans leur transformation numérique.

Comment le ministère de la Culture accompagne les professionnels du secteur muséal face aux évolutions liées au numérique ?

Le département (dont le périmètre des fonctions dépasse le périmètre des activités évoquées dans cet entretien) fonctionne avec une équipe de quatorze personnes, qui chacune à sa manière en fonction de ses missions, travaille en lien avec l’écosystème des établissements, notamment patrimoniaux, sous tutelle du ministère. Les 3 principales modalités d’action (chacune complémentaire de l’autre) sont les suivantes :

ANIMATION D’UNE COMMUNAUTÉ PROFESSIONNELLE

Le ministère anime une communauté de professionnels du numérique, principalement composée d’établissements publics sous tutelle (musées, théâtres, écoles, opéras, bibliothèques, etc.), soit environ une centaine de structures. Cette communauté s’adresse en priorité aux responsables numériques, aux chefs de projet digital et aux DSI. L’idée est de réaliser une veille collective et prospective des tendances au sein des établissements et d’amener les acteurs à se croiser, par delà leur rattachement naturel de tutelle (par ex, faire parler l’Opéra de Paris avec les musées du Louvre et Orsay). Elle repose sur deux grands événements organisés chaque année :

  • Le premier, intégré au Forum Entreprendre dans la culture, ouvre le dialogue avec des acteurs extérieurs tels que des start-ups, laboratoires de recherche ou associations, autour de thématiques actuelles (IA, immersion, médiation). Cette année, plusieurs retours d’expérience et conférences sont tournées autour de la médiation, avec par exemple des retours d’expérience du château de Versailles, du musée du quai Branly, du Centre Pompidou, ou de Radio France, mais pas seulement.
  • Le second, plus restreint, est dédié exclusivement aux établissements culturels publics afin de favoriser des échanges de pair à pair. L’édition 2025 mettra l’accent sur la médiation numérique, avec un focus notamment sur les podcasts.

Parallèlement à ces événements, le lien est maintenu constamment avec le réseau. Des webinaires ou rendez-vous experts sont organisés tout au long de l’année pour aborder des problématiques transversales, partager des retours d’expérience ou faire émerger des bonnes pratiques (sur des sujets aussi variés que la billetterie, la cybersécurité, les suites bureautiques ou encore le standard IIIF pour la circulation des images des collections). En fonction des besoins, des guides pratiques ou livres blancs peuvent être rédigés et partagés sur certaines thématiques transverses (ex : les NFT, les productions immersives, etc.). Enfin, des groupes de travail et des communautés dédiées sont montées pour approfondir ponctuellement ou dans la durée certains chantiers transverses (ainsi le département anime un réseau dédié à l’agrégation des contenus culturels vers le ministère et les espaces de données européens, ou encore un groupe de travail IA a permis d’approfondir le potentiel de mutualisation de l’IA au service des collections).

À cela s’ajoute également une veille constante de l’organigramme des établissements, tous organisés de façon assez différentes : DSI, responsable numérique (s’il y en a un), responsable éditorial, responsable des publics…

DES DISPOSITIFS DE FINANCEMENT

Le ministère dispose de plusieurs instruments pour soutenir les projets numériques portés par les établissements :

  • Le Fonds de transformation numérique et de cybersécurité (FTNC) s’adresse directement aux établissements pour des projets de modernisation des SI, de cybersécurité, de développement de nouveaux services. Il encourage la mutualisation, mais les projets véritablement mutualisés entre plusieurs établissements restent plutôt rares. 44 projets ont été soutenus depuis 2023, avec une enveloppe annuelle aux alentours de 800 000 €.
  • Le dispositif SNI (Services numériques innovants) permet de financer des prototypes développés par des structures externes (start-ups, associations, laboratoires) en lien avec des établissements culturels. L’aide moyenne s’élève à 30 000 euros. 34% des projets sont des projets patrimoniaux. Une évaluation du programme est en cours afin d’identifier les projets ayant débouché sur des solutions pérennes et diffusables à plus large échelle : près de 40% des projets ont été dupliqués et 80% des structures porteuses continuent d’exister. L’objectif est de favoriser l’essaimage et la montée en notoriété des solutions.
  • Le Plan de numérisation et de valorisation (PNV) est un dispositif déconcentré qui finance des projets de numérisation de contenus culturels. Les archives et les musées représentent près de 50% des projets f inancés, avec pour bénéficiaires principalement des communes et des associations, pour un montant moyen de 12 000 €. Au-delà du PNV qui a une approche territoriale, ces enjeux de numérisation, d’autant plus à l’heure de l’IA, restent un défi pour les établissements, tant en raison des coûts élevés des campagnes de numérisation sur de vastes corpus que de la complexité technique associée à certaines numérisations (notamment pour la numérisation 3D).
  • Le guichet référentiels de la culture et découvrabilité des contenus est dédié à l’amélioration de la circulation des données culturelles. Il a pour objectif d’accompagner des projets de l’écosystème ministériel favorisant la structuration, l’enrichissement et le partage des référentiels culturels toutes disciplines confondues.

Le DPNC participe également au programme France 2030, piloté par la SGPI (Secrétariat général pour l’investissement) et porté au sein du ministère par la DGMIC (La direction générale des médias et des industries culturelles). Le département a pour rôle notamment de faire connaître ces dispositifs de financement aux établissements publics (parmi lesquels « Culture immersive et métavers » ainsi que « transition numérique de la culture et appropriation de l’intelligence artificielle » sont ouverts) et d’encourager ces institutions à concevoir et déposer des dossiers mutualisés pour développer des actifs qui auront un impact bénéfique sur l’ensemble de l’écosystème.

Programme France 2030 © Economie.gouv

LE CONSEIL ET L’ACCOMPAGNEMENT STRATÉGIQUE

Le ministère propose également une offre de conseil ciblée, à destination exclusive des établissements publics nationaux. Ces accompagnements, d’une durée d’environ trois ou quatre mois, consistent, en fonction des besoins de l’institution, à dresser un état des lieux de la stratégie numérique d’un établissement, à proposer des recommandations en matière de gouvernance, ou encore à structurer une feuille de route ou un plan d’actions numérique. Il ne s’agit pas de réaliser des projets pour le compte des établissements, mais de travailler à un niveau stratégique sur la place du numérique au service du projet d’établissement, en lien avec les directions générales, les secrétariats généraux ou les DSI/directions numériques. Parmi les établissements accompagnés figurent par exemple :

  • Le Musée Guimet, pour la rédaction de sa stratégie numérique ;
  • Le Palais de la Porte Dorée, pour la définition d’une gouvernance numérique au sein de l’établissement ;
  • Le Musée des Arts décoratifs, sur sa stratégie en lien avec l’intelligence artificielle.

Ces missions permettent aussi de capitaliser sur des retours d’expériences, dans une logique d’amélioration continue et de diffusion des bonnes pratiques.

À noter qu’un autre dispositif, au sein du SNUM, l’Atelier numérique, agit comme un incubateur en interne, au service des agents du ministère et des établissements publics pour résoudre un problème et mener à bien une idée de service numérique. Il accompagne des intrapreneurs à construire de manière itérative des produits numériques, en s’appuyant sur les méthodes du design, et des approches agiles centrées sur les besoins utilisateurs. À titre d’exemple, l’atelier numérique a accompagné Universcience pour la création du service ADA qui offre aux enseignants de collège en SVT un accès facilité à la richesse des ressources pédagogiques multimédia d’Universcience pour créer des cours innovants grâce à l’IA.

Page du service ADA © Ministère de la Culture

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?

OBSOLESCENCE RAPIDE

Ces dispositifs sont souvent pensés comme durables, mais ils deviennent rapidement obsolètes, tant sur le plan matériel que logiciel. La maintenance et l’entretien sont rarement anticipés en amont, ce qui pose des diff icultés de pérennisation, notamment lorsqu’il s’agit de dispositifs fixes.

CLOISONNEMENT DES COMPÉTENCES

Le manque de transversalité dans les équipes demeure un obstacle ainsi que la manière de conduire des projets : les projets numériques mobilisent à la fois des compétences de responsabilité produit, de conception UX, d’ingénierie technique ou encore de sécurité informatique mais les équipes restent souvent organisées de manière segmentée. Cela freine la qualité des projets et leur viabilité technique dans la durée. Le SNUM promeut des organisations plus agiles autour d’équipes produits transverses qui ont pour rôle de faire vivre un produit dans la durée, en sortant des méthodes plus traditionnelles de cycle en V, en particulier sur des produits qui ont un fort impact utilisateur.

RISQUE D’UN USAGE GADGET DU NUMÉRIQUE

Il existe une tendance, dans certains cas, à utiliser le numérique comme une fin en soi. Certains dispositifs peuvent apparaître comme des « gadgets ». L’ergonomie, la pertinence des contenus, et la valeur ajoutée réelle pour l’expérience de visite sont parfois négligées. Le ministère encourage une approche fondée sur l’expérimentation, les études d’usage, et le design centré utilisateur. Plusieurs établissements aujourd’hui travaillent aussi sur ces sujets, comme le Centre des monuments nationaux (CMN) par exemple.

ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX

Enfin, la question de la sobriété numérique devient de plus en plus centrale et le SNUM l’a mis au cœur de sa stratégie avec une directrice de projet dédiée à ces enjeux. Le cycle de vie des dispositifs, leur consommation énergétique et leur empreinte écologique doivent être intégrés dans les réflexions dès les phases de conception. Il s’agit d’éviter de multiplier les dispositifs coûteux, énergivores et rapidement dépassés, au profit de solutions plus légères, durables et évolutives.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Un grand merci à Héloïse pour sa contribution !