Cet entretien a été réalisé avec Nicolas SERPETTE, Responsable de la communication du Mémorial du camp de Rivesaltes, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en lumière une approche du numérique pensé pour servir la transmission d’une mémoire incarnée, dans le respect des récits, des publics et du lieu.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Au Mémorial du camp de Rivesaltes, l’usage du numérique répond à des objectifs profondément ancrés dans la nature du lieu, à la fois espace de mémoire, d’émotion, de transmission et de pédagogie.
Dans ce contexte, le numérique n’est pas conçu comme une simple technologie d’accompagnement mais comme un vecteur de médiation sensible, permettant d’approcher une histoire souvent douloureuse et complexe avec délicatesse et profondeur. Le Mémorial privilégie un usage raisonné et contextualisé du numérique. Celui-ci sert principalement à :
- Donner corps et voix aux témoignages, via des tablettes proposant des témoignages sous forme de capsules vidéo, dans une logique de rencontre «à hauteur d’œil humain» avec les personnes internées.
- Favoriser l’appropriation de l’histoire par les jeunes publics, en leur proposant des formes de médiation interactives et immersives, comme l’expérience Rivesaltes VR, conçue avec et pour eux.
- Offrir des ressources accessibles à distance (témoignages, contenus pédagogiques en ligne), utiles en raison de l’éloignement géographique du site et pour la préparation de visites scolaires.
Cette stratégie numérique repose sur une articulation subtile entre émotion, transmission historique et adaptabilité pédagogique . Le lieu accueille une forte proportion de publics scolaires, dont une part croissante d’élèves du premier degré. Or, il est fondamental d’aborder ces jeunes visiteurs sans les confronter brutalement à la violence de l’histoire. Les outils numériques sont alors mobilisés pour déclencher la réflexion sans traumatiser, en misant sur la distance symbolique offerte par l’image ou l’immersion (VR, projection, interface tactile).
En complément, le numérique permet une diffusion élargie des contenus du Mémorial, en ligne ou hors les murs, contribuant ainsi à désenclaver le site et à prolonger l’expérience muséale au-delà de la visite. Le Mémorial affirme ainsi une vision où l’humain reste au centre, mais où le numérique trouve pleinement sa place lorsqu’il permet de mieux transmettre la mémoire, toucher les publics éloignés et adapter le discours à la diversité des visiteurs. Le Mémorial du camp de Rivesaltes a engagé la refonte de son parcours permanent en 2025 afin de mieux refléter les avancées historiographiques réalisées ces 10 dernières années et rendre plus accessible et inclusif le mémorial (notamment auprès des jeunes publics).
Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
Un parcours permanent pour témoigner des mémoires multiples liées au camps
L’intégration du numérique au Mémorial du camp de Rivesaltes s’est faite de manière progressive, guidée par une forte réflexion éthique et pédagogique. Dès l’ouverture du site en 2015, le choix a été fait d’éviter une surenchère technologique, au profit d’une médiation à la fois sobre et puissante. Dans un lieu qui traite d’histoires d’internement, d’exil, de violence politique et de relégation, l’usage du numérique ne peut être anodin . Il doit respecter le recueillement des visiteurs, préserver l’authenticité des témoignages et offrir des médiations qui donnent accès au sensible sans distorsion .
Ainsi, les premiers dispositifs intégrés à l’exposition permanente ont été conçus par une approche chrono-thématique pour renforcer la compréhension du lieu et expliciter les différentes couches mémorielles de l’histoire de ce lieu, témoin de 70 ans de relégation de nombreuses populations : exilés républicains espagnols après la Guerre d’Espagne, Juifs étrangers et Nomades sous le régime de Vichy, militants ou sympathisants du FLN durant la Guerre d’Algérie, anciens harkis et leurs familles, etc.
Les témoignages des anciens internés sont mis en présence via des capsules vidéo de 4 à 5 minutes, extraites d’un fonds de plus de 80 témoignages filmés et accessibles via des tablettes numériques. Ces tablettes, à hauteur d’yeux, installent une relation intime entre visiteur et témoin. En complément, des tables tactiles proposent des albums photographiques et documents d’archives, facilitant une lecture personnelle et contextuelle des périodes historiques.

L’usage du numérique reste délibérément circonscrit, avec un souci constant de simplicité et de robustesse technique, pour éviter l’obsolescence rapide. Le Mémorial a également remplacé les anciens audioguides par un système de QR codes, permettant aux visiteurs d’accéder sur leur smartphone aux traductions multilingues des textes d’exposition. Cette solution légère permet de prolonger la visite et de diffuser les contenus au-delà du site.
Dans le cadre de la refonte de l’exposition permanente, une installation immersive baptisée « Salle des mémoires » est en cours de développement (pour 2025 / 2026) . Ce dispositif ambitionne de créer un moment de suspension émotionnelle dans le parcours muséal : un couloir immersif dans lequel des visages, voix et images de témoins seront projetés sur les murs. Loin d’un effet spectaculaire gratuit, cette salle vise à matérialiser la force de la mémoire humaine et à favoriser une forme d’introspection respectueuse. Ce projet illustre la volonté du Mémorial d’intégrer des technologies immersives de manière mesurée et symbolique, dans le prolongement du récit historique et de la sensibilité des visiteurs.
Enfin, dans le cadre du projet Exilis, le Mémorial s’engage dans un réseau transfrontalier de lieux de mémoire franco-espagnols réunis autour de la thématique de l’exil républicain . Dans ce cadre, une table tactile inter-sites est déployée dans chacun des établissements du réseau. Ce dispositif mutualisé permet d’accéder à des documents d’archives, témoignages, cartes ou documents sonores issus de chacun des sites partenaires. En intégrant des contenus numériques partagés, Exilis vise à créer une mémoire élargie, décloisonnée, ancrée à l’échelle de l’histoire commune européenne. Cette collaboration s’inscrit dans une dynamique de désenclavement territorial et de sensibilisation mutuelle des publics.
Une expérience réalisée avec et pour les jeunes publics pour mieux saisir les conditions de rétentions des internés
Rivesaltes VR a été réalisé en 2023. Ce projet de réalité virtuelle constitue l’un des jalons les plus marquants de la stratégie numérique du Mémorial. Conçue comme une médiation immersive et sensible, cette expérience de 20 minutes permet aux visiteurs de découvrir l’histoire du camp à travers différents objets virtuels activant récits, témoignages et reconstitutions historiques. Compte tenu de la fréquentation particulièrement jeune du mémorial (la moitié des visiteurs ont moins de 18 ans), il a été décidé d’élaborer le projet avec un groupe d’adolescents impliqués dès les premières phases de conception dans le cadre d’un événement collaboratif (hackathon) pour assurer une forte pertinence auprès du jeune public . Cette co-création a également garanti une transmission fidèle, respectueuse et engageante de la mémoire. Rivesaltes est proposé selon deux modes de mise à disposition : pendant les vacances scolaires, 1 séance par jour à horaires fixes est proposée avec l’intervention d’un médiateur (pour 8 à 10 personnes) et hors vacances scolaires, des casques VR en libre service sont mis à disposition. Hors les murs, dans le cadre d’ateliers pédagogiques ou en lien avec des actions réalisées avec la Protection Judiciaire de la Jeunesse, l’expérience VR est aussi proposée.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
Le développement de dispositifs numériques au sein du Mémorial de Rivesaltes repose sur des ressources limitées, mais mobilisées avec discernement dans le cadre de projets ciblés et pertinents sur le plan historique et pédagogique. Le budget de fonctionnement de l’établissement s’élève à environ 1,6 million d’euros par an, une part importante étant dédiée à la masse salariale .
L’équipe permanente est composée de 18 agents, complétée par des renforts ponctuels en médiation (guides-conférenciers extérieurs), en fonction des besoins et de la saisonnalité. Pour les projets numériques spécifiques, le Mémorial s’entoure de prestataires spécialisés (design sonore, graphisme, vidéo, développement 3D) choisis en fonction de leur capacité à s’inscrire dans une démarche sensible et respectueuse des enjeux mémoriels.
Le financement des innovations numériques repose sur un modèle hybride, associant fonds propres, partenariats publics (comme le ministère des Armées à travers la DMCA), mécénat privé (Fondation Carac, Veolia), et coopérations académiques, notamment avec des universités (Barcelone pour les traductions multilingues dans Rivesaltes VR). Cette ingénierie financière ad hoc est à chaque fois reconstruite selon le projet.
Le Mémorial bénéficie par ailleurs de l’implication de son conseil scientifique, garantissant la rigueur historique, ainsi que d’un conseil pédagogique actif, essentiel dans l’adaptation des dispositifs aux publics scolaires, en particulier les plus jeunes. Les ressources numériques sont donc pensées de manière collaborative et contextualisée, dans une logique d’usage ciblé plus que d’infrastructure pérenne.
Selon vous et sous un angle prospectif, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
L’un des enjeux actuels majeurs réside dans la capacité du Mémorial à élargir ses publics tout en restant fidèle à son exigence de sobriété, de précision historique et de respect des mémoires incarnées . Deux chantiers incarnent cette dynamique à moyen terme. D’abord, la prochaine ouverture de la Salle des mémoires, prévue dans le cadre de la refonte de l’exposition permanente, marque une étape importante : cet espace immersif, sensoriel et contemplatif entend offrir une traversée émotionnelle forte, tout en respectant la retenue qui caractérise l’approche du Mémorial. Ce projet incarne une nouvelle manière de faire appel aux technologies immersives au service de la mémoire.
Ensuite, l’intégration du Mémorial dans le réseau Exilis constitue une avancée significative vers la mise en relation de différents lieux de mémoire d’une même histoire transnationale, celle de l’exil républicain espagnol et des internements de populations déplacées. À travers le déploiement d’un dispositif numérique partagé (table tactile inter-sites), ce projet concrétise une forme de mutualisation technique, documentaire et publique, qui renforce la visibilité du Mémorial à l’échelle européenne.
Ces ambitions s’inscrivent dans un contexte budgétaire contraint. Le Mémorial maintient sa programmation et ses innovations à moyens constants. La recherche active de partenaires, mécènes et financeurs publics, devient alors un enjeu structurant pour garantir la viabilité des projets numériques à venir. Le développement de ces projets suppose aussi une grande agilité dans la conduite des partenariats techniques et culturels, ainsi qu’une capacité à convaincre sur la pertinence d’un usage ciblé, éthique et sensible du numérique.
L’enjeu du renouvellement des publics est au cœur des dynamiques numériques du Mémorial. Avec une fréquentation composée pour moitié de visiteurs de moins de 18 ans, les dispositifs numériques doivent conjuguer lisibilité, accessibilité et sobriété . L’exemple de Rivesaltes VR, qui touche aussi bien des adolescents que des survivants octogénaires, atteste de la pertinence d’une approche intergénérationnelle centrée sur l’émotion partagée. L’ouverture prochaine d’une salle d’interprétation jeune public, conçue sans écran, vient également rappeler que le numérique n’est pas une fin, mais un outil parmi d’autres au service d’une politique inclusive et mémorielle ambitieuse.
Fiche projet : Rivesaltes VR
Rivesaltes VR, un projet de réalité virtuelle pour valoriser les archives du Mémorial non présentées dans l’exposition permanente et reconstituer une partie du camp (612 hectares) et des mémoires y ayant été internées. Cette offre complète aussi l’offre de médiation pour l’ensemble des visiteurs et plus spécifiquement les jeunes (13-18 ans).

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Nicolas pour sa contribution !