Cet entretien a été réalisé avec Emmanuel Laisné, Chargé de projets chez Territoire de sciences, et Audrey Korczynska, Chargée de projet chez Territoire de sciences, l’organisme public qui gère La Casemate et Cosmocité à Grenoble/Pont-de-Claix, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la manière dont Cosmocité conçoit le numérique comme un vecteur d’exploration des savoirs et des imaginaires.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
L’objectif stratégique de Cosmocité est d’incarner un centre de sciences de nouvelle génération, capable de répondre aux enjeux contemporains de diffusion des savoirs, d’attractivité culturelle et d’inclusion sociale. En s’implantant dans le sud de la métropole grenobloise, le projet visait à corriger une inégale répartition de l’offre culturelle sur le territoire, tout en répondant à une attente sociétale forte en matière d’accès à la connaissance scientifique, notamment sur des sujets majeurs comme le changement climatique, les risques naturels ou l’exploration spatiale.
Cosmocité a été conçue comme un lieu ouvert et accessible, favorisant une médiation active, sensible et interactive, en lien étroit avec la recherche et les acteurs du territoire. En intégrant dès l’origine une forte composante immersive et numérique, le projet visait à renouveler les codes traditionnels de la médiation scientifique, pour parler aux jeunes générations aussi bien qu’aux publics éloignés des sciences. L’ambition est aussi d’expérimenter des formats innovants (escape games, conférences immersives, expériences sensorielles collectives) capables de susciter de l’engagement, de l’étonnement et du débat. Enfin, le projet stratégique repose sur une logique de mutualisation et de coopération à l’échelle locale, régionale et nationale. Cosmocité s’inscrit dans un réseau d’acteurs (éducation, culture, recherche, innovation) et se veut un laboratoire de formes nouvelles de médiation et de partenariats, à la croisée des sciences, des arts et de la société.
Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
La politique numérique de Cosmocité repose sur une vision intégrée de l’innovation technologique au service de la médiation scientifique. Loin d’une logique d’équipement pour l’équipement, le numérique est mobilisé pour enrichir l’expérience de visite, susciter l’interaction et la curiosité, et explorer de nouvelles formes de narration scientifique. Les outils numériques sont utilisés dans une optique pédagogique, immersive et sensorielle, à travers des formats variés : planétarium, jeux interactifs, escape game, vidéo 360°, dispositifs audio-visuels, etc.

Le développement de Cosmocité est le fruit d’un long processus entamé dès 2009 par des chercheurs en astronomie. L’héritage de La Casemate (l’un des premiers centres de sciences en France créé en 1979), lauréate du projet national Inmédiats, a fortement structuré l’approche numérique : création d’un FabLab, d’un MediaLab, stratégie autour des nouveaux médias et mise en place de la plateforme Echosciences. Ces dispositifs ont nourri une culture de l’expérimentation, de l’interactivité et de la médiation numérique, qui a directement inspiré Cosmocité. Des expérimentations réalisées avec l’Atelier Arts Sciences porté par le CEA et la scène nationale l’Hexagone ont permis de concevoir l’exposition en 2014 à la Casemate sur les jeux vidéo À quoi tu joues ?. Cette exposition a eu un rôle précurseur pour Cosmocité.
Ouvert en 2023, Cosmocité a donc intégré dès sa création une ambition numérique forte, avec deux équipements majeurs : un planétarium numérique 6K (dôme de 13 m – 80 places + 4 places pour personnes à mobilité réduite), et une salle immersive interactive (inspirée de la salle Deep Space d’Ars Electronica- 60 places) utilisant la captation de mouvement (technologie Augmenta) réalisés en collaboration avec RSA Cosmos et Theoriz.

Ces espaces permettent une médiation sensible et collective, mêlant science, design et narration. Parmi nos projets phares, on peut citer Ice Core Adventure, un escape game scientifique 100% numérique sur l’apport de la glaciologie à l’étude du climat, ou Astéroïdes, une simulation ludique de chutes d’astéroïdes à éviter. Ces expériences interactives combinent rigueur scientifique, immersion visuelle et engagement du public. Il faut citer aussi l’intégration de multiples dispositifs numériques dans les expositions et dans le parcours permanent (réalisé en collaboration avec la société canadienne Creo) tablettes interactives, globes dynamiques, vidéos immersives ou interactives, jeux scientifiques numériques, simulations des effets du réchauffement climatique et de la météo solaire, etc.
Au-delà des installations, Cosmocité propose une médiation numérique pensée comme un écosystème évolutif. L’équipe permanente, issue de La Casemate, est formée à la scénarisation et à l’animation de ces dispositifs, en lien avec des chercheurs, des artistes et des partenaires techniques. La stratégie numérique vise à renouveler l’offre en continu, diversifier les formats (conférences immersives, contenus artistiques, ateliers), et renforcer l’accessibilité à la culture scientifique par des expériences immersives adaptées à des publics variés.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
Le déploiement de la politique numérique et immersive de Cosmocité repose sur la mobilisation combinée de ressources humaines spécialisées, de partenariats techniques, et d’un cadre institutionnel structurant, hérité de l’expérience de La Casemate.
L’équipe en charge du projet est composée de professionnels issus du champ de la médiation scientifique et de la gestion de projets innovants, plusieurs ayant déjà contribué à des dispositifs pionniers à La Casemate (Fab Lab, projets Inmédiats, événements culturels hybrides). Le recrutement a valorisé des profils polyvalents, capables de piloter des contenus numériques en dialogue avec des partenaires techniques, scientifiques et artistiques. Des médiateurs ont été formés spécifiquement à l’animation d’expériences immersives (planétarium, salle interactive, escape game), avec un souci de montée en compétence technique, pour assurer un accompagnement de qualité du public.
Le financement initial du projet (près de 12 millions d’euros) a été assuré par la Métropole de Grenoble, le Département de l’Isère, l’État et la commune de Pontde-Claix. Ce soutien a permis d’investir dans des équipements de haute technologie (dôme 6K, salle immersive, scénographie interactive) tout en prévoyant la création de contenus originaux. Le budget de fonctionnement de l’équipement est assurée par la Métropole Grenoble Alpes, la commune de Pont-de-Claix, le département de l’Isère et la région Auvergne-Rhône-Alpes auxquels s’ajoutent des financements ponctuels pour la production de formats spécifiques, via des partenariats ou des appels à projets (e.g. CNRS, Université Grenoble Alpes, PIA, ou dispositifs de soutien à la culture scientifique).
L’ensemble du processus de création (programmation, médiation, choix technologiques) a été accompagné par Territoire de sciences, avec une forte implication de l’équipe projet dans le suivi de production, le dialogue avec les prestataires et la conception des usages pédagogiques. La logique de co-construction a été centrale : les contenus ont été élaborés en lien avec des chercheurs, des médiateurs, des artistes ou des publics testeurs.
Cosmocité s’inscrit dans une logique d’ouverture et de collaboration, à la croisée des secteurs scientifiques, culturels, éducatifs et artistiques. Le centre se positionne comme une plateforme de co-construction, favorable à l’expérimentation, à l’innovation partagée et à la mutualisation de ressources.
Plusieurs modèles de collaboration sont envisagés ou déjà mis en œuvre :
- Partenariats scientifiques avec l’Université Grenoble Alpes, le CNRS ou l’OSUG, notamment dans le cadre de la création de contenus pour le planétarium ou les conférences immersives. Ces collaborations permettent de garantir la rigueur scientifique et de valoriser la recherche contemporaine auprès du grand public.
- Co-productions culturelles et artistiques, avec des structures locales (Hexagone scène nationale), des studios de création (Theoriz), ou des indépendants (motion designers, vidéastes), afin de renouveler les formats de médiation (installations immersives, spectacles, expériences interactives).
- Mise à disposition de la salle immersive ou du planétarium pour des événements tiers (conférences, concerts, ateliers) dans une logique de programmation partagée ou accueillie . Cette flexibilité renforce l’ancrage territorial et l’hybridation des usages.
- Partenariats pédagogiques avec les établissements scolaires et universitaires pour concevoir des expériences éducatives, organiser des ateliers ou expérimenter des formats de médiation auprès de publics jeunes, dans une logique d’éducation aux sciences et à l’image.
- Collaboration inter-centres : via des réseaux comme l’AMCSTI ou Ecsite, Cosmocité explore des opportunités de co-développement de contenus, d’échanges de pratiques, ou d’exploitation mutualisée de formats immersifs entre institutions similaires en France et en Europe.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
Cosmocité s’est positionné dès son ouverture comme un espace d’exploration numérique dans le champ de la culture scientifique. Les dispositifs numériques déployés rencontrent un large succès, mais posent également des défis en matière de renouvellement et d’obsolescence, de médiation et de développement de nouveaux contenus.
L’établissement souhaite développer davantage de contenus immersifs à forte valeur scientifique, tout en diversifiant les formats : conférences immersives, musiques expérimentales, projections esthétiques, contenus scientifiques co-produits avec des laboratoires. Un axe fort réside dans la volonté de consolider la programmation autour de la salle immersive, avec plus de médiation humaine et de partenariats artistiques ou académiques. L’équipe réfléchit également à l’optimisation de la complémentarité entre les deux salles immersives (planétarium et salle interactive), notamment via des projets transversaux (escape game à double espace, narration connectée, etc.).
Le principal défi reste le financement de nouveaux contenus numériques : la demande de renouvellement du public est forte, à l’image du secteur audiovisuel. Les contenus doivent être attractifs, scientifiquement solides et techniquement compatibles avec les équipements. Cosmocité explore actuellement les voies de co-production, les appels à projets et les mécénats potentiels.
L’analyse des publics montre une très forte fréquentation familiale, avec des visiteurs locaux et métropolitains. Une stratégie de diversification est envisagée pour toucher les jeunes adultes, les publics étudiants, ou encore les amateurs d’arts numériques. Des événements hybrides (musique, science, design) ainsi que des ateliers de co-création pourraient constituer des leviers de diversification. Le lien avec les quartiers sud de l’agglomération, socialement moins dotés culturellement, reste aussi un axe prioritaire.
Fiche projet : Salle immersive interactive
Une salle immersive interactive pour proposer des contenus documentaires, contemplatifs ou interactifs et ludiques. Un planétarium pour des exposés scientifiques et la projection de films dédiés à la projection sous dôme. Les deux salles peuvent accueillir des projets culturels et académiques variés.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Audrey et Emmanuel pour leurs contributions !