LE SON PEUT-IL ETRE SOURCE D’INNOVATIONS ? QUELQUES REFLEXIONS FACE A UNE NOUVELLE NORMALITE.

Avec la crise sanitaire, l’engouement des institutions culturelles et des publics pour les podcasts ne s’est pas démenti. Dans un entretien avec le Quotidien de l’art, Sophie Grange, sous-directrice de la communication au musée du Louvre évoquait le chiffre d’au moins 1,5 millions d’écoutes pour le podcast « Les odyssées du Louvre » (coproduit avec France Inter). Parmi de nombreuses formes de médiations envisageables, le son semble, par ailleurs, un média tout à fait pertinent et adapté dans les murs des musées et monuments. Saturés d’images et de Visio après une très longue année de confinements et de distanciations, la réouverture des lieux culturels au printemps dernier a aussi confirmé le besoin des publics de renouer avec des approches de visites plus sensibles et matérielles. Loin d’être une tendance éphémère, le son est un média utilisé de longue date dans le secteur patrimonial avec une véritable diversité d’approches qui permet de donner du sens à un parcours de visite, le prolonger ou s’adresser à des publics maintenus à distance. A l’heure d’une société revendiquée comme celle de l’image, le son peut être source d’innovations créatives et expérientielles.

1.    Le son, fil narratif d’un parcours

Dans les musées et monuments, l’usage de la médiation sonore numérique a assez naturellement repris la logique de la visite guidée et du recours à la voix pour transmettre de façon didactique des informations sur les espaces et collections traversées au fil de la déambulation des publics.

Pour instrumenter ce recours à la voix, les professionnels du patrimoine ont historiquement fait appel à des solutions d’audioguidage. Comme l’évoque Sophie Deshayes, dans un article publié dans la lettre de l’Ocim, l’audioguide a connu un véritable essor au tournant des années 2000. Cet essor a particulièrement été impulsé par le développement du tourisme culturel, l’émergence de nouvelles technologies et le développement de pratiques culturelles intensifiant une culture de l’écoute. Malgré l’apparition de nombreux nouveaux supports ces dernières années en remplacement ou plutôt en complément de l’audioguide (applications smartphone, Web app, podcasts, etc.), celui-ci, dans une logique de parcours, se maintient particulièrement bien. Guillaume Ducongé, fondateur d’Audiovisit, l’évoquait en 2019 sur France inter : « chaque nouvelle offre n’a fait que compléter l’offre d’audioguides… et pour un temps seulement (…) un bon tiers des visiteurs de musée » restent encore particulièrement attachés à cette solution.

Etude réalisée par GECE en juillet 2017 sur les usages des audioguides dans les musées et monuments.

Face à la concurrence accrue des solutions mobiles dématérialisées proposées par des start-ups telles que Smartapps, l’ensemble des sociétés d’audioguidage (Audiovisit, Sycomore, Orpheo, rsf etc.) ont rapidement innové pour proposer d’autres formats autour du son aux lieux culturels (l’audioguide n’étant, après tout, qu’un support matériel) : Web app, podcasts, appli, automatisation du déclenchement du son par l’usage de l’infrarouge ou du bluetooth. Au-delà de l’innovation technologique, les parcours audioguidés se sont aussi étoffés pour s’adresser à un plus large public : élargissement des langues couvertes, propositions de parcours enfants ou recours à des « voix connues » pour parler au plus grand nombre (artistes, commissaires, personnalités, comédiens, comédiennes). Au-delà de la volonté d’élargir les audiences, le recours à des techniques d’éditorialisation a aussi contribué à la création de discours plus impliquants favorisant la mise en récit ou la « ludification » des parcours proposés.

2.    Le son, média “englobant” propice à l’immersion

A l’instar des sociétés d’audioguidage, un mouvement très créatif porté par des scénographes, des studios de création, des laboratoires ou des start-ups œuvrent depuis de nombreuses années, en collaboration étroite avec des lieux culturels, à la création de formats sonores plus immersifs. Parmi ces sociétés innovantes peuvent être citées, à titre illustratif, Akken, Narrative ou encore Unendliche Studio.

La sensation d’immersion créée par ces formats sonores est le fruit tant de procédés techniques que de logiques éditoriales. Pour ce qui est des procédés techniques, la géolocalisation et le recours au son binaural 3D contribuent à donner la sensation à un visiteur de vivre une expérience « située » et « spatialisée » en fonction de l’expérience qu’il vit, de son positionnement et de sa déambulation dans les différents espaces d’un lieu. Si le recours à ces technologies semble nécessaire pour œuvrer à une appréhension individuelle d’un récit sonore adapté à l’environnement d’un visiteur, la scénarisation et l’éditorialisation d’un tel parcours sont essentielles. A ce titre, le « Confident », parcours proposé dans le cadre de l’ouverture aux publics de l’Hôtel de la Marine place de la Concorde, est particulièrement probant. 5 parcours sonores ont ainsi été créés par le Studio Radio France, la société RSF, Noise Makers et le Centre des monuments nationaux.

Présentation du « Confident » et, plus largement de la restauration de l’Hôtel de la Marine dans le Magazine des monuments nationaux (cf. page 56 et suivantes).

Pour les concevoir, une centaine de personnes ont été mobilisées (60 comédiens, une vingtaine de musiciens, des mixeurs, bruiteurs, sound designers, réalisateur, ingénieurs du son, monteurs). Durant cette phase de conception, l’Hôtel de la Marine étant en cours de restauration, le tournage a donc été effectué au château de Rambouillet pour se rapprocher au mieux de l’acoustique du lieu. Les parcours proposés aux visiteurs tels que « Voyage dans le temps » ou « siècle des Lumières » permettent au visiteur de se plonger dans l’atmosphère de ce magnifique monument en revivant différentes saynètes déclenchées automatiquement au fur et à mesure de leur déambulation. Autre particularité, le casque mis à disposition au guichet d’accueil a été conçu pour favoriser une qualité d’écoute et d’immersion particulièrement excellente. Pour autant, ce casque semi-ouvert ne couvre pas l’ensemble des oreilles, il permet donc d’écouter aussi les sons ambiants et de maintenir le lien avec les autres visiteurs dans le cadre d’une visite à plusieurs. Le croisement entre immersion et expérience vécue plonge ainsi le visiteur dans un passé reconstitué par des dialogues et des ambiances sonores tout en lui laissant l’accès aux sons contemporains produits par les mouvements et les bruits réalisés par les autres visiteurs. Cette convivialité, assumée, entre passé et présent rompt l’isolement souvent caractéristique de telles expériences immersives. Elle contribue aussi à l’émergence d’un sentiment d’immersion duale, entre reconstitutions sensibles et sensations réelles.

 De tels procédés immersifs contribue ainsi à renouveler le regard des visiteurs sur un lieu ou sur ses collections par le biais de récits, de musiques ou d’ambiances reconstituées. L’usage d’une « bande-son » peut favoriser d’autres approches et appréhensions des détails d’une œuvre. C’est cette volonté qui a, par exemple, prévalu au Château des Ducs de Bretagne pour créer des tableaux animés accompagnés par la reconstitution sonore d’ambiances d’époques. Issus des collections du musée d’histoire de Nantes numérisées en haute définition, ces reproductions numériques d’œuvres permettent au visiteur de plonger dans les différents détails d’un tableau. Pour contribuer à renforcer cette sensation d’immersion visuelle, l’ambiance sonore du port de Nantes au 19e siècle a été recréée par Sound4Museum. Cette recréation favorise ainsi une appréhension pluri-sensorielle, sensible et évocatrice. La mobilisation de l’ouïe contribue alors à renouveler le regard porté sur l’œuvre par la reconstitution d’un paysage sonore propice à l’imagination et à la rêverie. Cette expérience rentre d’ailleurs en résonance avec les travaux de Mylène Pardoen qui avait, elle aussi, œuvré à reconstituer des ambiances sonores du passé telles que celles du Grand Châtelet à Paris au XVIIIe siècle (un passionnant article avait été publié en 2015 dans le journal du CNRS).

Création d’une bande son pour le tableau animé la cale de la machine près des Salorges, Jean-François Sablet

Au-delà de la spatialisation, de la reconstitution d’ambiance, l’immersion peut être aussi favorisée par l’implication corporelle du visiteur. Dans cette optique d’engagement gestuel du visitorat, les bornes audio créées par Losonnante sont particulièrement intéressantes.

Un exemple d’usages des bornes audio par conduction osseuse proposées par Losonnante.

Pour accéder aux contenus proposés dans ces bornes, le visiteur d’un lieu est ainsi invité à apposer ses coudes sur celles-ci et à se boucher les oreilles. Le contact des coudes avec la borne permet alors de faire passer le son par conduction osseuse jusqu’aux oreilles du visiteur. Le visiteur devient ainsi lui-même récepteur du son, et s’engage dans une écoute qui l’implique tant par les contenus écoutés que par sa posture et l’engagement total de son corps. Cette posture d’écoute peut ainsi favoriser l’introspection, l’écoute attentive, le recueillement ou la remémoration dans des lieux tels que des mémoriaux ou musée d’histoire. Le contact sensible, direct et frugal à la matière boisée des bornes peut, quant à lui, favoriser des moments d’écoutes en lien direct avec un environnement naturel (museums, parcs, jardins, zoos). Enfin, les sons écoutés (bruitages, sons d’ambiances, musique, voire, textes) contribuent à l’éclosion d’instants d’écoute propices à la déconnexion ou à une appréhension plus aigüe d’une œuvre, d’un objet ou d’un lieu. Les potentialités offertes par ces approches sensibles sont particulièrement passionnantes. Différents laboratoires travaillent d’ailleurs à l’usage d’autres éléments ou matériaux naturels tels que l’eau ou le bois pour transmettre des sons. Pour ceux et celles qui le souhaiteraient, un article sur l’écoute sous l’eau particulièrement intéressant a été écrit il y a quelques années par Michel Redolfi. Une expérience menée au sein du M.I.T pour favoriser l’écoute par l’intermédiaire des arbres peut être aussi consultée.

Enfin, en guise d’ouverture à ces logiques d’immersion, les médiations sonores peuvent aussi favoriser l’écoute active, la participation créative, voire, la composition musicale. C’est toute l’ambition que semble porter la Philharmonie des enfants récemment ouverte et scénographiée par Constance Guisset Studio (dont certains dispositifs ont été co-construits avec des enfants).

La Philharmonie des enfants, un parcours poétique, participatif et interactif scénographié par Constance Guisset.

Le parcours à hauteur d’enfants qui y est proposé favorise l’immersion et l’exploration créative et poétique de sons issus du quotidien, de la nature, d’instruments électroniques ou mécaniques. Chaque installation favorise aussi une dimension ludique, interactive et participative. Une telle scénographie démontre ainsi à quel point la matière sonore s’avère particulièrement riche et vivante en termes de médiations et d’usages.

La multiplicité de ces différentes illustrations démontre la diversité mais aussi la complémentarité des approches qui peuvent être envisagées autour de la matière sonore. Didactique, elle peut s’avérer aussi immersive tant dans le récit ou l’ambiance qu’elle restitue, que dans la façon de s’emparer des espaces ou des corps des publics. Si le podcast semble l’objet d’un véritable engouement sur le Web et les réseaux sociaux, une multiplicité de prolongements dans les murs des musées et monuments sont donc (aussi) envisageables. La médiation sonore est donc encore bien vivante (et sources de multiples innovations) !

Antoine ROLAND

 

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