Musées : peut-on innover sans technologie ?

Cette période de confinement due au COVID-19 marque un emballement médiatique sur les actions web et réseaux sociaux des musées. De belles initiatives naissent de cette situation. Il faudra, néanmoins, du temps pour évaluer des changements d’usages en ligne avérés de la part des publics des musées (bien sûr, nous y reviendrons ultérieurement). Face à cette actualité, il semble intéressant de proposer un tour d’horizon à contre-pied sur l’innovation muséale non technologique. Viendra bien un temps où le physique reprendra toute sa place et proposera de nouveau de belles extensions à la présence sur le web des musées !

En préambule, revenons sur le terme d’innovation. Selon Patrick Brézillon, elle peut être entendue, dans un sens large, comme « la concrétisation d’une idée nouvelle que s’approprie un public car correspondant à ses besoins ou attentes explicites ou insoupçonnés jusqu’alors ».

Cette appropriation par les publics peut passer par des moyens numériques (preuve en est du succès actuel rencontré par les visites en ligne, ressources et communications proposées par les lieux culturels) mais aussi par de nouvelles propositions de la part des musées qui contribuent à renouveler leurs médiations et actions culturelles tout, simplement par l’autodiagnostic ou en s’ouvrant à de nouveaux partenaires.

1. Renouveler ses médiations et actions culturelles par l’auto-diagnostic.

De la pertinence d’œuvrer régulièrement à son « examen de conscience ».

Pour renouveler sa politique de médiation, deux approches peuvent être privilégiées, voire, combinées : l’auto-diagnostic ou l’ouverture à de nouveaux partenariats. Avant de tenter de s’inspirer des autres, l’examen de conscience de ses propres pratiques professionnelles peut-être riche d’enseignements. 

Souvent solidement ancrées, fruit d’expertises solides, les habitudes de travail peuvent sembler, parfois, difficiles à renégocier. Pour mener ce type d’analyse, l’approche méthodologique est particulièrement prédominante pour « factualiser » des propositions de changements qui peuvent être vécues par les équipes comme une remise en cause de leurs savoir-faire, voire, de leurs compétences.

Pour ce faire, associer chacun par des entretiens ou des ateliers et faire preuve d’empathie en favorisant l’observation des publics et l’expérimentation peuvent favoriser la mobilisation de tous et contribuer à bâtir des solutions collectives souvent très innovantes.

L’exemple du Musée du Louvre : quelques enjeux en partage.

A titre illustratif, {CORRESPONDANCES DIGITALES] a accompagné les équipes du Musée du Louvre en 2019 pour appuyer la refonte des offres culturelles proposées aux partenaires du musée issus du champ social, éducatif et du handicap. 

Musée du Louvre - Professionnels & Associations

 

Avec l’ouverture du Studio, en 2020, espace de pratique artistique et de formation dont ces partenaires seront parmi les premiers bénéficiaires et la création d’un service unique dédié à l’éducation, la démocratisation et l’accessibilité, le musée souhaitait mener une étude pour :

  • Définir une programmation plus cohérente et plus personnalisée en réponse aux besoins de ces partenaires : cycles de visites-conférences, ateliers adaptés, modules et ressources pour les visites autonomes avec accès au droit de parole, invitations à l’auditorium et aux manifestations du musée,
  • Identifier des moyens de prospection de nouveaux partenaires plus efficaces : supports imprimés, actions hors les murs, création ou participation à des événementiels dédiés, communication sur le web, les réseaux sociaux et via des relations presses…
  • Faciliter le suivi et le pilotage des actions du musée pour acquérir une meilleure connaissance et renforcer les liens avec ces publics.

La démarche mise en œuvre.

Afin de mener une telle mission, {CORRESPONDANCES DIGITALES] a mené une étude avec les équipes du musée en 3 phases :

  • En juin-juillet, réalisation d’un cycle d’entretiens avec 4 chargés de programmation du musée pour mieux connaître leurs partenaires et analyser les actions qu’ils ont été amenés à mener.
  • En septembre – octobre, suite à ce cycle d’entretiens, animation d’un atelier avec les équipes du développement des publics, de la communication et du marketing pour identifier des pistes d’améliorations en termes de connaissance, de recrutement et d’accompagnement de ces partenaires.
  • En novembre, en séminaire de direction, les constats et les pistes identifiées par les équipes ont été partagés avec l’ensemble des services pour bâtir une feuille de route d’actions à mener pour 2020.

Conseil ingénierie culturelle
Les étapes de l’étude menée pour le Musée du Louvre.

Partages de quelques résultats et réflexions.

En se basant sur l’expertise des équipes du musée, cette mission a permis de partager leurs enjeux et trouver des solutions opérantes à animer cette année. 

Cette nouvelle approche se basera, d’abord, sur une connaissance affinée de ces partenaires ; qui sont-ils ? quels sont leurs besoins pour mieux servir leurs publics ? Qu’attendent-ils du Musée du Louvre ?

En parallèle de cette étude, de nouvelles actions de recrutement seront développées par le service communication dans le cadre d’actions hors les murs et d’actions de relations presses spécialisées. Enfin, les équipes œuvreront au 2e semestre à une refonte des actions de médiation qui étaient jusqu’alors proposées à ces partenaires et à leurs publics.

Pour prendre un peu de recul vis-à-vis de cette mission, la mobilisation des équipes en interne semble essentielle pour garantir des solutions opérationnelles et acceptables par tous. Le rôle d’un appui externe favorise ici un regard « neutre », « reformulant » pour aider à poser le diagnostic, faciliter le dialogue, mais aussi, favoriser l’émergence et la formalisation d’idées.

En complément de ce diagnostic nécessaire (mais non suffisant), l’échange de bonnes idées entre institutions culturelles peut venir enrichir l’approche de leurs publics. Cet article est donc aussi l’occasion de partager une belle initiative portée par le Master Expographie Muséographie de l’Université d’Artois et l’association L’Art de Muser, en partenariat avec Proscitec  (Patrimoines et mémoires des métiers en Hauts-de-France), l’Ocim  (Observatoire des coopérations et d’informations muséales) et la Fems  (Fédération des écomusées et musées de société) : le lancement d’une plateforme collaborative sur les projets de médiation muséale. A ce jour, cette plateforme recense plus de 242 activités et des ressources tout à fait passionnantes sur les médiations (ouvrages, articles, thèses, revues et webographies).

Plateforme Médiations muséales

La plateforme des médiations muséales, espace d’échanges et de partages de ressources.

En lien avec cette approche de diagnostic, la collaboration étroite avec d’autres partenaires culturels, voire, la co-production de projets peut permettre de creuser un peu plus le sillon de l’innovation.

2. Le partenariat, une ouverture pour ancrer et enrichir ses actions culturelles et ses pratiques de médiation.

« Autrui m’objective avec moi-même ».

C’est évident mais il peut être nécessaire de le rappeler, s’ouvrir aux autres peut avoir de nombreuses vertus. Pour les musées, la mise en œuvre de partenariats peut leur permettre, de façon non exhaustive, d’affiner leur positionnement institutionnel, de consolider leur ancrage territorial, de partager des savoir-faire mais aussi d’atteindre de nouveaux publics.

La phase d’auto-diagnostic reste, néanmoins, un préalable nécessaire pour bien cerner les objectifs, les missions qui pourraient être menées avec d’autres partenaires et les contreparties que le musée pourrait être en capacité d’octroyer.

Par ailleurs, une veille régulière est nécessaire pour bien connaître avec qui envisager de tels partenariats. Les possibilités sont nombreuses : s’adosser à un autre lieu culturel (musées mais aussi théâtres, opéras, associations culturelles…) ? A un établissement d’enseignement ? A une entreprise ? A des acteurs associatifs locaux ?…

Une telle approche s’anticipe donc pour :

  • Cerner les activités de médiations et actions culturelles qui pourraient faire l’objet d’un partenariat.
  • Identifier qui approcher et comment. 
  • Œuvrer à la mise en œuvre de ce partenariat.

L’exemple du 11 Conti Monnaie de Paris : quelques enjeux en partage.

Beaucoup évoqué dans des articles précédents, le 11 Conti-Monnaie de Paris a été un partenaire important (et de cœur – compte tenu de la muséographie remarquable mise en œuvre en ce lieu) pour {CORRESPONDANCES DIGITALES].

Musée 11 Conti médiation

Une muséographie qui met en avant les différents patrimoines de la Monnaie en termes de savoir-faire, de réalisations ou d’implications sociétales.

A ce titre, En 2018 et 2019, nous avons accompagné ses équipes afin d’enrichir la politique culturelle et de médiation du musée grâce à la mobilisation de nouveaux partenaires. Suite à la réouverture de son musée en 2017 la Monnaie de Paris souhaitait :

  • Affirmer son positionnement et rendre plus attractif et lisible son offre culturelle,
  • Valoriser les patrimoines matériels et immatériels de ce magnifique monument, des collections, des savoir-faire artisanaux et industriels de la « plus vieille usine de Paris »,
  • Développer des publics étudiants et entreprises via la mise en place de partenariats emblématiques.

Face à ces différents enjeux, 3 ateliers ont été menés avec les équipes du musée :

  • Un premier atelier a été réalisé en novembre 2018 pour recenser les enjeux, analyser les activités et missions du musée et identifier les partenaires actuels du 11 Conti. A partir de ce travail, une typologie de partenaires pertinents à mobiliser pour enrichir les actions de médiation du musée a été définie : écoles / universités, entreprises du secteur du tourisme, lieux d’innovations (lieux culturels innovants, ateliers de fabrication numérique, espaces de coworking), programmes et plateformes d’innovation dans le secteur de l’enseignement supérieur.

Partenaires musées

La typologie des partenaires à mobiliser.

  • Un deuxième atelier a ensuite été préparé en février 2019 en listant plus d’une quarantaine de partenaires. Ce deuxième atelier a donc consisté à identifier des pistes de projets, d’expérimentations ou d’événements à mener avec ces différents acteurs. Les contreparties que le 11 Conti pouvait être en capacité de proposer dans le cadre de ces partenariats ont aussi été évoquées.

Innovation musées et tourismeLa cartographie des projets, expérimentations et événements qui pourrait être menés avec ses partenaires.
 

  • Enfin, un troisième atelier a permis de définir une approche de ces différents partenaires et une feuille de route pour 2019-2020.

Partages de quelques résultats et réflexions.

Différents projets, fruits de cette collaboration, ont ainsi été menés :

  • Animation d’une formation pour les agents du ministère de la culture en immersion à la Monnaie de Paris sur l’évaluation de dispositifs numériques.
  • Organisation des Rencontres IESA Innovations et patrimoines en juin qui a rassemblé environ 300 professionnels (cf. comptes-rendus à retrouver sur le Compte Medium de Correspondances).
  • Mise en place d’un atelier sur la monnaie co-produit avec l’excellent Fablab Villette Makerz.
  • Organisation d’une nocturne en janvier 2020 co-animée par des étudiants de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts, de l’Ecole du Louvre et de l’IESA.

Les équipes du 11 Conti-Monnaie de Paris souhaitaient un accompagnement « inspirant » pour élargir leurs réflexions par l’accès à d’autres réseaux tels que ceux dans lesquels {CORRESPONDANCES DIGITALES] est introduit : l’enseignement supérieur et l’innovation.

L’identification de nouveaux partenaires a donc été essentielle pour trouver de nouvelles idées et favoriser des collaborations originales et génératrices de nouveautés. Au-delà de ces apports, ces différents partenariats ont permis de contribuer à l’ancrage du 11 Conti-Monnaie de Paris auprès des autres musées (avec la formation réalisée pour le Ministère de la culture, les rencontres IESA), des étudiants mais aussi faire de nouvelles propositions aux publics familiaux.

En guise de conclusion.

La période que nous vivons est tellement inédite que revenir sur ces quelques notions simples d’innovation par l’introspection ou l’ouverture à d’autres semble essentielle pour éviter les injonctions contradictoires auxquelles les musées se confrontent au même titre que nous, simples individus. 

D’un côté, la nécessité de prendre du recul, de préparer « l’après » (si possible en innovant) est invoqué de toute part. De l’autre, cette nécessité semble bien dérisoire tant elle se confronte à une indisponibilité d’esprit évidente mais souvent sous-estimée, voire, complètement négligée.

Comment avoir de la hauteur de vue lorsque vous êtes soumis à un flux continu d’informations ? Lorsque vos proches sont en danger ou malheureusement touchés par le virus ? Lorsque l’on vous enjoint d’adapter brutalement vos pratiques institutionnelles et professionnelles ? Lorsque vous devez assurer un passage en ligne forcé alors que votre établissement, son organisation, les ressources dont ils disposent ne sont pas définies pour une telle situation ?

Bien sûr, il y a de belles initiatives. Le club innovation et culture fait d’ailleurs un beau travail de veille sur ces bonnes pratiques de confinement. Pour autant combien de musées se retrouvent dans une véritable atonie numérique face à cette situation ?

Tous les musées n’ont pas vocation à se positionner comme un média en ligne et c’est heureux. Cette situation est inédite et nous l’espérons exceptionnelle pour que l’équilibre entre propositions dans les murs et en ligne reste subtil et n’obligent pas des lieux culturels à succomber à la « course à l’action » * dont le rythme s’est accentué au fur et à mesure du confinement de nos vies.

* cf. l’article édifiant de Nina Simon produit sur le sujet, traduit par Alexia Jacques Casanova.

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