Comment les institutions culturelles s’engagent-elles dans une politique d’innovation numérique ? Nous continuons notre cycle d’entretiens avec Agnès Abastado, Cheffe du Service du Développement Numérique de l’Établissement des musées d’Orsay et de l’Orangerie (EPMO). Nous y abordons la stratégie RSO (responsabilité sociétale des organisations) déployée au sein de son département et de son établissement. Une occasion aussi de revenir sur le premier bilan carbone réalisé dans le cadre d’une expérience immersive déployée in situ, en l’occurrence, Un soir avec les impressionnistes Paris 1874.
Le musée d’Orsay a déjà mis en place des initiatives environnementales : bilan carbone de l’ensemble des activités, réutilisation des cimaises des expositions temporaires, intégration de thématiques environnementales dans la programmation culturelle… Est-ce également le cas dans les projets numériques du musée ? Pouvez-vous évoquer avec nous les actions développées par votre équipe pour répondre à cet enjeu de durabilité, en lien avec la politique d’innovation qu’elle porte ? Comment sont-elles mises en œuvre ?
Agnès Abastado (A.A.) – Au préalable, il est essentiel de rappeler que les enjeux de responsabilité sociale, sociétale et environnementale sont centraux pour l’EP des musées d’Orsay et de l’Orangerie. En termes d’organisation, ces enjeux sont portés par la direction avec l’appui d’une chargée de mission RSO qui dépend directement de l’administration générale. Par le biais de différentes instances de pilotage, elle anime un réseau de correspondants qui appuient la mise en œuvre de projets au sein de chacune de leur direction. Chaque année, des engagements sont définis de façon collégiale et sont présentés dans le cadre d’une feuille de route au conseil d’administration.
Au sein de la Direction du Numérique, je suis la correspondante RSO. Cette direction est composée du service des Systèmes d’Information et Infrastructure qui gère notamment les systèmes à destination du personnel de l’établissement (matériel informatique, applications métiers, infogérance et hébergements des serveurs) et du service Développement du Numérique dédié à la production et à la diffusion audiovisuelle (documentaires, podcasts, vidéos autour des expositions…) multimédias en ligne et in situ dont j’ai la charge.
Pour mener cette politique RSO, nous mettons en œuvre plusieurs axes :
- La formation des agents de notre direction afin d’être nous-même formés et sensibles aux enjeux liés à la RSO. Cela passe par des fresques numériques, des ateliers de travail au sein de la direction, des formations sur l’écoconception de services numériques et des formations sur l’accessibilité numérique.
- Des actes de sensibilisation (à destination de nos collègues) : des opérations de sensibilisation sur les écogestes numériques, les bonnes pratiques au travail, des fiches sur l’intranet et des rappels lors de la Digital CleanUp Day.
- Une politique d’achat, en lien avec le service juridique, pour œuvrer à la création de clauses contractuelles à ajouter dans nos marchés afin de réduire la quantité de matériel acheté et le faire vivre dans la durée. Aujourd’hui, la question des enjeux environnementaux autour du numérique est éminemment matérielle. Nous devons mettre en œuvre des mesures vertueuses aussi bien au sein du service SSII (passer en poste unique, éviter les imprimantes personnelles ou réduire le nombre de périphériques) que dans la muséographie numérique. Sur ce point, nous favorisons une politique d’achat du matériel in situ, qu’à la seule condition qu’il soit réutilisé à minima dans le cadre de trois expositions sur deux ans. Nous favorisons du matériel standardisé et un parc cohérent. Sinon, nous nous orientons vers la location de matériel (quand bien même la location est parfois plus chère que l’achat).
- Une politique éditoriale qui favorise une approche d’ « upcycling » de nos contenus en pensant les projets dans la durée et dans l’usage renouvelé que nous pouvons en faire. Par exemple, plutôt que de faire de nouvelles productions, nous cherchons à valoriser des archives déjà à notre disposition. Nous prévoyons également dans nos marchés que nos contenus puissent être réutilisés autrement, y compris lorsque ce sont des co-productions. A titre d’exemple, la projection des intérieurs de Paul Guillaume dans l’exposition Amedeo Modigliani. Un peintre et son marchand a été réutilisée pour s’adapter au parcours permanent du musée de l’Orangerie. Cela a permis, à la fois, d’optimiser les coûts de conception et d’adopter une approche raisonnée de la production en pensant les projets dans un cycle de vie plus complet. Nous investissons prioritairement, par conséquent, des œuvres qui se trouvent dans nos collections permanentes afin d’investir dans des contenus numériques plus pérennes et réutilisables.
- Enfin, la documentation technique des projets : Dans le cadre de l’expérience en réalité virtuelle exploitée au musée l’année dernière, Un soir avec les impressionnistes Paris 1874, (une centaine de casques, plus de 80 000 visiteurs…), nous avons décidé de réaliser un bilan carbone. C’est, à ma connaissance, le premier bilan carbone réalisé par un musée sur ce type de projet. C’est une initiative essentielle de notre service pour générer des données, améliorer ce type d’exposition et échanger en transparence avec nos homologues pour partager et progresser collectivement sur les enjeux environnementaux de ces technologies.
Concernant la rédaction de votre bilan carbone de l’expérience en réalité virtuelle, Un soir avec les impressionnistes Paris 1874, quelles sont les grandes tendances qui émergent de ce dernier, des bonnes pratiques ou d’éventuels axes de recommandation pour de futures expériences de ce type ?
(A.A.) – Nous avons déployé beaucoup de dispositifs à l’occasion de nos expositions, via des lancements de marché ou via des partenariats avec du mécénat de compétences ou des universités… Jusqu’à présent, dans nos expositions, nous avions des projections mapping, des tables tactiles avec des expériences interactives, une expérience en VR ou des accompagnement sonores (classiques ou podcasts). Nos expositions sont un terrain d’expérimentation pour notre politique de médiation numérique. Au départ, nos expérimentations menées dans le cadre des expositions concernaient aussi bien les œuvres issues de nos collections que celles prêtées par d’autres institutions, comme dans le cas de l’exposition consacrée à Picasso. Ce bilan a été réalisé dans le cadre d’un bilan carbone général de l’établissement par la société EcoAct.
Concernant l’exposition, l’idée de ce bilan carbone était de pouvoir documenter le projet et ses résultats. Nous n’avons pas fait d’ACV (analyse de cycle de vie – outil d’évaluation environnemental quantitatif pour évaluer les impacts environnementaux d’un produit ou d’un système sur l’ensemble de son cycle de vie avec une approche multicritère) car cela aurait été trop complexe à mettre en œuvre.
Dans cette étude, une limite est d’emblée à prendre en compte : le bilan carbone ne mesure que l’émission du carbone, or, l’impact du matériel dans le numérique est énorme en termes d’usages de métaux, de consommation d’eau et de matériaux. Ce n’est donc qu’une vision partielle de la situation et une évaluation écologique plus globale aurait été nécessaire pour cette exposition.
Néanmoins, ce bilan permet de faire émerger une première documentation sur ce type de projet. Nous avons d’ailleurs insisté pour travailler avec l’outil d’analyse CEPIR (Cas d’Étude Pour un Immersif Responsable) conçu et piloté par la société Tiny Planets et soutenu par l’État dans le cadre du dispositif « Soutenir les alternatives vertes dans la culture » (France 2030) pour les projets immersifs en casque. Utiliser cet outil nous permet de partager plus aisément avec d’autres institutions sur la base d’une même méthode et hypothèses de calcul et de conclusions plus facilement comparables.
Ce bilan carbone a surtout conforté des idées que nous avions déjà. En effet, une exposition LBE immersive est avant tout une exposition physique. Les enjeux sont finalement assez proches d’une exposition classique :
- Des enjeux liés au visitorat : une part importante du bilan carbone provient des déplacements des visiteurs au musée d’Orsay ;
- En mettant l’accent sur les coûts de production, on constate que la création de contenus génère un impact carbone. Ainsi, plus une exposition dure ou circule, plus cet impact est dilué à l’échelle individuelle.
- Bien que réduite, la scénographie a un coût : fabrication de cimaises, graphisme, etc.

Les pistes d’apprentissage et d’amélioration soulevées par ce bilan carbone sont les suivantes :
- Des pistes autour de la communication : nous avons déployé une stratégie de communication équivalente à celle d’une exposition classique, malgré une jauge limitée qui n’a permis d’accueillir que 80 000 visiteurs. Une communication plus ajustée aurait peut-être été plus pertinente.
- Des apprentissages autour de l’énergie et des conditions climatiques : cette exposition ne comportant pas d’œuvres originales, les exigences climatiques auraient pu être assouplies, à condition que les espaces le permettent. L’absence d’enjeux de conservation ouvre des marges de manœuvre en termes de régulation énergétique.
- Des pistes autour du réemploi de la scénographie : comme nous le faisons pour nos expositions classiques.
- Des pistes en terme de distribution : en prolongeant l’expérience ou en la faisant tourner plus longtemps au musée.
- L’impact des casques a été finalement assez faible dans le bilan carbone, dans la mesure où nous étions dans une approche LBE avec de la location de matériel, ce qui a permis une optimisation de l’usage du matériel assez forte. Toutefois, une analyse plus poussée, à l’aide d’outils environnementaux complémentaires, aurait permis de mieux évaluer les impacts réels liés au matériel utilisé.
Le plus important dans cette expérience a été surtout la méthode, plus que les données. C’est une manière de sensibiliser les équipes en interne, de former aux enjeux de l’écologie dans le numérique et d’impliquer nos coproducteurs (GEDEON expérience et Excurio) car nous ne pouvions pas réaliser ce bilan sans leur implication. Ce bilan a permis d’intégrer des pistes d’amélioration, y compris chez les producteurs, en s’engageant davantage dans une démarche de cycle de vie et de contenus. L’apport principal de ce bilan réside dans la démarche elle-même, qui a permis de repenser les projets sous un autre angle — tant pour nos partenaires que pour nos équipes en interne.
Le bilan carbone va-t-il faire l’objet d’une publication ?
(A.A.) – Nous n’allons pas mettre le bilan en ligne, ni le restituer auprès du grand public. Ce qui est le plus intéressant, ce ne sont pas les chiffres mais les ordres de grandeur.
En revanche, nous partageons cette étude avec nos homologues, dans diverses instances, notamment à travers les Augures Lab numérique responsable auquel nous participons depuis son lancement il y a trois ans. J’ai par exemple pu faire une présentation de ce bilan à la promotion de cette année sur ce que nous avions retiré de notre bilan carbone. Également, nous le publions de manière individuelle quand nous sommes sollicités sur le sujet. Nous mettons principalement en avant la démarche, car elle nous semble essentielle. Toutefois, nous espérons que d’autres institutions s’engagent également dans la réalisation de bilans carbone pour les expériences immersives, afin de disposer d’éléments de comparaison utiles à l’échelle du secteur.
Beaucoup d’initiatives sont portées à destination des agents et des équipes, mais comment votre politique est également menée à destination des publics ?
(A.A.) À destination des publics, nous collaborons sur des contenus de fond, comme la valorisation de projets RSO et de partenariats. Sur ce point, nous sommes davantage sur du sociétal que de l’environnemental. Par exemple, en 2024, le musée d’Orsay a réalisé un partenariat avec le collectif Puissance de femmes, qui soutient des femmes dirigeantes d’associations ou entrepreneures qui travaillent autour des enjeux de lutte contre les violences, d’égalité femmes hommes ou encore de soutien à l’émancipation économique. C’est un projet qui a été co-construit avec l’association autour de leur engagement associatif. La restitution de ce travail prend la forme de vidéos où elles-mêmes viennent interroger des sujets de société à travers des œuvres d’art du musée, comme la prostitution, l’émancipation financière ou le racisme. L’idée est d’utiliser l’œuvre d’art et le regard porté sur une époque (XIXe) pour finalement parler de ces sujets qui résonnent aujourd’hui et les aider à engager ensuite un dialogue avec les personnes à qui elles montreraient ces vidéos. Notre équipe a réalisé la production vidéo de ces capsules qui étaient à destination de leur association et aussi de notre public car, finalement, ces vidéos permettent à nos visiteurs de regarder autrement des œuvres.
Par ailleurs, bien que positionnées sur une période très courte de l’histoire de l’art (1848 – 1914), les collections du musée d’Orsay rentrent particulièrement en écho avec les enjeux sociétaux de notre époque : colonisation, place de la femme dans la société, débuts des questionnements sur la pollution et l’environnement, changement des villes… Cette matière est particulièrement riche pour partager sur ces sujets en adoptant un point de vue engagé sur ces époques.
C’est en cela que, d’un point de vue éditorial, ces engagements RSO nous permettent aussi d’apporter un autre regard sur nos collections et sur les enjeux d’aujourd’hui. L’été dernier, nous avons lancé notre magazine en ligne. Ce dernier traite de sujets interrogeant la société à travers nos œuvres grâce aux regards d’artistes, de scientifiques ou de conservateurs du musée. Cette année, nous avons aussi publié une collection de quatre vidéos intitulée Orsay en dialogue(s). Cette collection présente d’autres regards sur nos collections, plus philosophiques, écologiques ou sociétaux portés par des personnalités extérieures au musée. Cela fait partie de notre rôle en tant qu’institution publique de ne pas être neutre, de prendre la parole, avec un discours engageant, documenté, scientifiquement validé et pédagogique.
En conclusion, ces enjeux de durabilité sont nouveaux dans leurs processus. Aux musées d’Orsay et de l’Orangerie, nous avons de la chance que cela soit porté par l’administration générale avec une volonté politique de l’établissement d’aller vers plus de responsabilité sociétale et environnementale. De manière générale, nous sommes dans une approche orientée test and learn et partage d’expériences. Il n’y a pas de réponse unique à ces problématiques et il est important d’échanger, de partager, de construire ensemble pour apporter chacun notre pierre à l’édifice dans un environnement assez mouvant.
Un grand merci à Agnès Abastado pour sa disponibilité !
Charlotte BAUGE