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17 mars 2026

3 questions à : Cédric Lesec, Directeur des relations extérieures et de la diffusion du musée des Confluences

Table des matières

Cet entretien a été réalisé avec Cédric LESEC, Directeur des relations extérieures et de la diffusion du musée des Confluences, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la manière dont le musée des Confluences développe une diversité d’approches du numérique au service de ses collections et expositions.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Le musée des Confluences, Lyon.

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?

La stratégie numérique du musée s’est construite autour de trois principes :

  • Ne pas éloigner le public des collections ;
  • Privilégier une approche collective et partagée du numérique ;
  • Saisir le numérique là où il prolonge ou amplifie le travail de diffusion du musée.

L’histoire de la médiation numérique du musée est révélatrice de ces différents principes.

Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?

Dès la création du musée, le positionnement vis-à-vis du numérique a été guidé par une idée forte : ne pas mettre à distance le public des collections. Le rapport direct à l’objet reste fondamental pour le musée, ce qui explique une certaine prudence initiale. Là où le numérique peut, parfois, créer une forme d’écran ou de médiation supplémentaire, le musée a préféré partir d’un principe de proximité physique à l’objet : réduction du nombre de vitrines, désoclage des collections et travail sur la lumière pour favoriser le contact direct des publics à l’objet.

À l’ouverture du musée, il s’agissait avant tout d’un arbitrage stratégique. Il avait été imaginé initialement, un guide numérique individuel proposé aux visiteurs, mais le contexte ne l’a finalement pas permis. La forte fréquentation et les problématiques d’usages qui en découlaient ne nous a pas permis d’aller jusqu’au bout de ce projet. Il fallait d’abord ouvrir le musée, accueillir les visiteurs qui s’y pressaient et structurer les parcours afin de mieux les éprouver avant d’engager un support numérique de médiation. Les choix scénographiques forts imaginés en 2014 restent de pleine actualité et aujourd’hui, nous n’imaginons pas d’audioguides ou de dispositifs embarqués à disposition des visiteurs, car ces derniers ne nous le demandent tout simplement pas.

Parce que le numérique offre toutefois des possibilités infinies de partages et de ressources de la connaissance, nous privilégions désormais un usage collectif des dispositifs numériques présentés aux publics. C’est le cas, par exemple, de l’exposition Le temps d’un rêve qui fait la part belle à de larges projections audiovisuelles et des dispositifs interactifs et immersifs à la disposition libre et partagée des visiteurs.

La place accordée à l’audiovisuel et au numérique varie selon les thématiques. Utiliser le numérique n’est jamais
une fin mais toujours un moyen de toucher le public, de le sensibiliser au sujet. Des dispositifs audiovisuels variés
dans leurs formes ont été développés pour les expositions Amazonies et Le temps d’un rêve. Dans cette dernière, les visiteurs avaient la possibilité par exemple de confier leurs derniers rêves à un dispositif numérique qui grâce à l’intelligence artificielle se recréaient drvant leurs yeux sur un écran visible de tous.

D’autres expositions sollicitent le numérique plus discrètement, mais toujours de façon à cerner un sujet, à l’approfondir ou à capter l’attention du visiteur dans un moment clé du parcours de l’exposition. Le numérique est alors utilisé comme une virgule, une respiration dans la visite qui permet de stimuler de nouveau l’attention. Dans Venenum, la projection numérique sur la pomme qui accueillait les visiteurs à l’entrée suggérait autant la pomme d’Ève au Paradis, la pomme empoisonnée que la sorcière offre à Blanche-Neige, que celle menacée par les pesticides dans nos vergers.

Exemple d’un dispositif de médiation numérique interactif de l’exposition Rêves © musée des Confluences / Theoriz.

Par ailleurs, le numérique a été développé là où il ne concurrence pas la présence des objets, mais élargit la diffusion des contenus qui y sont associés. L’exemple le plus emblématique est la série de podcasts produite en remplacement d’un catalogue d’exposition sur le thème du rêve. Diffusée via la plateforme Savoir+ de Radio France, cette production a permis une circulation bien au-delà du public physique du musée. Cette dépense (15 à 20 000 €) a été comparable à celle d’un ouvrage, mais avec un impact plus large et prolongé dans le temps.

Le numérique est également stratégique pour prendre des libertés vis-à-vis des formats de médiation. Là où le papier impose des contraintes de signes, de volumes et de logistique, les dispositifs numériques permettent d’ouvrir l’éventail des possibles : durées plus longues, formats audiovisuels, entretiens incarnés, capsules explicatives. Dans le parcours permanent, certains sujets complexes (comme ceux des expositions Origines ou Espèces) sont désormais traités par de petits formats numériques, non comme gadgets mais comme outils pédagogiques efficaces. Le corollaire de cette liberté est de contraindre ces formats numériques à leurs usages sans verser dans une approche des contenus trop abondante. Même si le musée ne revendique pas une identité « technologique », il reconnaît que le numérique permet d’augmenter le temps et l’espace de visite : quand une exposition physique est contrainte à deux heures de visite, les contenus associés peuvent en représenter sept via les supports numériques (comme le témoigne l’exposition Amazonie). Cette extension, qu’il s’agisse de vidéos, d’audio ou de contenus diffusés sur les réseaux sociaux constitue un levier stratégique, dès lors qu’elle ne remplace pas la rencontre avec les objets. Le podcast produit pour l’exposition Le temps d’un rêve est désormais diffusé sur la plateforme Savoirs de Radio France, une façon de valoriser les contenus d’une exposition même lorsque celle-ci a fermé ses portes.

Les mondes du rêve, un podcast disponible sur Radio France © Radio France / Musée des Confluences.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?

Contrairement à d’autres musées, nous n’avons pas créé de direction spécifique au numérique. Chez nous, il est co-porté par les directions des publics, des expositions et de la diffusion. Cette approche transversale et transdisciplinaire reflète notre vision : le numérique est un outil au service de nos missions, pas une fin en soi. Cela nous permet de rester concentrés sur l’essentiel : la valorisation de nos collections tout en développant et en enrichissant nos compétences en interne.

Les marchés de conception du musée côté exposition intègrent très souvent une dimension audiovisuelle et numérique. Chaque groupement muséographique est donc l’occasion de mettre à contribution un ensemble de partenaires avec des compétences dédiées à l’instar de Femme Fatale Studio ou des Muséastes.

Plus que jamais, notre rôle en tant que musée est de conserver, étudier et transmettre. Le numérique peut nous y aider, mais il ne doit jamais nous en détourner. Autrement dit pour nous, il s’agit d’un moyen et non d’une fin soi.

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?

D’abord, il s’agit de faire coexister les médias numériques et les artefacts sans que les premiers n’éclipsent les seconds. Dans une exposition comme En forêt, nous avons constaté que les images animées, « trop » captivantes, pouvaient distraire les visiteurs, les happer et les détourner des photographies exposées. « Comment intégrer ces dispositifs pour qu’ils soient complémentaires, et non concurrents ? » La réponse passe par une collaboration étroite avec les créateurs externes, afin qu’ils comprennent que nos objectifs muséographiques priment sur les effets technologiques. Le numérique doit servir les objets exposés et non pas les remplacer ou les concurrencer.

Ensuite, la durabilité des supports numériques est un enjeu critique. Contrairement à un livre, qui existe matériellement, un podcast ou une vidéo dépend de chaînes de droits qui ne sont pas toujours complètement maîtrisées. Ces contenus sont, de surcroît, hébergés sur des plateformes externes qui nécessitent l’acquittement de droits, une maintenance et une animation régulière pour qu’ils ne disparaissent pas a contrario d’un livre matériellement présent. « Que deviennent ces contenus dans six mois, un an, ou cinq ans ? ». Avec le lancement prochain de notre portail des collections (400 000 fiches en ligne sur 3,5 millions d’objets), nous devons nous assurer que ces données resteront accessibles, maintenues et juridiquement sécurisées. Le numérique est plus fragile qu’il n’y paraît : il exige une veille constante pour ne pas disparaître, sans compter son impact environnemental, que nous ne pouvons ignorer.

Enfin, nous devons rester fidèles à notre identité. Le musée des Confluences n’est pas un musée de sciences qui dédie une partie de ses activités à une réflexion sur l’innovation technologique comme le fait si bien Universcience. Pourtant, il est nécessaire de proposer une réflexion sur des enjeux actuels et contemporains pour attirer un public jeune sans
succomber à la tentation d’objets faciles. Le musée reste un lieu du temps long, où la réflexion prime sur l’immédiateté.

L’exposition Forêts au musée des Confluences © Vincent Mugnier / musée des Confluences.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à Cédric pour sa contribution !