Cet entretien a été réalisé avec Chloé Chaspoul, Chargée de médiation – Référente numérique et Lucie Aerts, Cheffe du service Médiation au Musée national de la Marine, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la manière dont ce musée a structuré une médiation numérique sensible, accessible et inclusive pour s’ouvrir à une diversité de publics.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Dans le cadre du projet de rénovation du site parisien du Musée national de la Marine, entre 2015 et 2023, la stratégie numérique de l’institution a été complètement repensée. Les enjeux de cette rénovation pour le musée, en termes de médiation, étaient de proposer une muséographie immersive, porteuse d’émotions, d’imaginaires, de savoirs, d’histoire et invitant au voyage, de replacer les visiteurs au cœur du parcours scénographique et de faire de l’accessibilité une priorité. Dans ce cadre, la réflexion sur la médiation numérique a été centrale. Pensé comme un outil au service de la médiation, le numérique permet la valorisation des collections et favorise l’inclusion dans une logique d’expériences partagées au croisement du patrimoine maritime (tant technique qu’artistique), de l’innovation et des attentes des publics.
Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
La réouverture du site parisien en 2023 a marqué un tournant stratégique, en plaçant la médiation numérique au cœur de l’expérience de visite.

Une refonte du parcours de visite pour le site parisien où le numérique est au cœur de l’expérience de visite
En 2015, le ministère des Armées lance un vaste projet de rénovation du site parisien du Musée national de la Marine. Les publics cibles prioritaires de cette rénovation sont les jeunes adultes et les familles. Le programme muséographique propose alors une grande variété de dispositifs « low tech » et « high tech » et d’expériences, afin de rendre le visiteur plus actif et de toucher des intelligences multiples. C’est l’agence de scénographie Casson Mann qui est sélectionnée pour répondre à cet ambitieux programme. Le chantier dure alors 4 ans avec quelques retards dûs à la crise sanitaire (précédé par le chantier « des collections », soit 6 ans de fermeture au total).
La réouverture du musée à Paris en novembre 2023 incarne une nouvelle étape. Le numérique est intégré dès la conception muséographique, au plus près des œuvres (environ 1 000 œuvres dans le parcours). Les dispositifs visent avant tout à valoriser les collections et les thématiques maritimes qui leur sont liées, à travers des formes variées, contemplatives, interactives, ou encore immersives, et une grande diversité d’approches, ludiques, sensorielles, familières, cognitives, etc. Outre des dispositifs « low tech », 35 dispositifs numériques et audiovisuels ponctuent le parcours de visite. Ces dispositifs sont d’une grande variété pour toucher un public assez large :
- Des dispositifs audiovisuels : Ils mettent en avant des images d’archives qui enrichissent une thématique importante des collections, des interviews (à l’instar des figures totems valorisant les métiers de gens de mer), des animations pour expliquer des sujets techniques complexes (comme le fonctionnement de la propulsion à vapeur). Enfin, la Coque et la Vague, deux projections en vidéo-mapping de très grande taille, ont pour objectif d’immerger les visiteurs et de faire naître des sensations et des émotions liées à la mer : l’une, les plonge dans l’univers maritime dès leur départ en visite et, l’autre, les emmène au creux d’une immense vague, au sein de la galerie sur les tempêtes et les naufrages.
- Des dispositifs sonores : Ils proposent une approche plus poétique ou immersive, proche du musée des beaux-arts (à l’instar de poèmes en lien avec la navigation).
- Des dispositifs numériques :
- Un parcours essentiel : Huit dispositifs fixes, conçus en accessibilité universelle, dont trois sont plus spécifiquement numériques, permettent d’explorer les grandes thématiques du musée et favorisent une approche sensorielle. Ces dispositifs intègrent des objets à toucher, un cartel simple, du braille, ainsi qu’un écran avec des textes et des audios en Facile à Lire et à Comprendre (FALC), une audiodescription pour tous (en français et en anglais), une traduction en Langue des Signes Française (LSF) et des adaptations d’affichage, notamment pour les malvoyants ou pour les personnes dyslexiques.
- Des dispositifs interactifs : Ludiques et pédagogiques, ils permettent de compléter une thématique portée par les collections ou faire comprendre des concepts importants (un jeu d’arcade permet d’être acteur d’un sauvetage en mer et d’en comprendre toute la chaîne opérationnelle). Ils peuvent valoriser des objets pouvant paraître anecdotiques (un jeu d’enquête permet de comprendre l’importance d’objets du quotidien dans le mystère entourant la disparition de l’expédition Lapérouse) ou de rendre visibles des éléments invisibles à l’œil nu (une animation vidéo permet de découvrir les espaces intérieurs d’un paquebot de la fin du XIXe siècle). Souvent, dans ces interactions, le visiteur est acteur et investi d’un rôle.
- Un outil d’aide à la visite embarqué : L’application de visite des collections, La Boussole, est gratuite et accessible depuis le smartphone des visiteurs. Du matériel en prêt à l’accueil est également proposé aux visiteurs. Conçue pour tous, elle propose, selon les envies, des parcours guidés ou un parcours libre. Le parcours incontournable permet de découvrir le musée et ses œuvres emblématiques, grâce à des contenus variés (animations vidéos, pistes sonores, interviews, images). Ce parcours est traduit en anglais, en allemand et en espagnol, ainsi qu’en Langue des Signes Française (LSF). Il est également adapté en audiodescription et en FALC (Facile à Lire et à Comprendre). Trois parcours intégralement sonores sont aussi proposés pour libérer le regard du visiteur face à l’œuvre : un parcours jeune public, un parcours « décalé » pensé pour les jeunes adultes et un parcours immersif en son binaural. Enfin, un parcours libre permet de scanner une soixantaine d’œuvres pour en savoir plus. Là encore, cet outil de médiation s’adresse un à un large public, en étant accessible à tous les publics et en proposant une variété d’approches et de tons.


À noter que la conception de ces différents dispositifs a fait l’objet d’une politique des publics novatrice et ambitieuse en faisant appel à des comités d’usagers réguliers afin de co-concevoir et valider une partie de ces dispositifs : les dispositifs en accessibilité universelle ont été testés à différentes étapes de leur conception par des publics en situation de handicap ; une partie des dispositifs numériques a pu être testée par une quarantaine de testeurs de tous âges, avant leur production finale. La rénovation du parcours a ainsi contribué à mettre en place un observatoire permanent des publics. Si le numérique a fait grandement partie de la refonte du parcours permanent du site parisien, l’approche du Musée national de la Marine est en train d’évoluer.
Les autres sites du réseau
Le Musée national de la Marine a la spécificité d’être un musée en réseau ; la médiation numérique est donc pensée dans une logique de mutualisation. Ainsi, un appel d’offres a été lancé en 2022 pour l’ensemble des musées des littoraux afin de renouveler le marché de location des audioguides. Le musée a la volonté d’enrichir les parcours dédiés au public adulte par des parcours familles et des parcours adaptés aux personnes en situation de handicap.
Par ailleurs, d’autres projets de médiation numérique ont été réalisés dans les musées des littoraux. À Brest, dans le cadre de l’exposition Voyage en terres australes, Crozet & Kerguelen 1772-2022, un dispositif multimédia et interactif sur la faune et la flore des terres australes a été déployé. À Rochefort, une collecte de mémoire a été réalisée pour récolter les témoignages d’anciens étudiants de l’École de médecine navale de Rochefort. Cette collecte a été valorisée grâce à trois montages sonores, disponibles à l’Ancienne École de médecine navale. À PortLouis, dans les collections permanentes, un dispositif de type encyclopédique autour de maquettes de navires et bâteaux extra-européens de la collection de l’Amiral Pâris a été mis en œuvre. En 2026, une salle d’interprétation de la citadelle à Port-Louis ouvrira avec la création d’une maquette 3D et une projection en vidéo-mapping pour faire comprendre les différents états historiques de la Citadelle.
Ces projets sont pensés en regard de l’expérience du projet de rénovation à Paris afin de réfléchir à un équilibre entre numérique et low-tech, car le numérique pose des questions de maintenance, de gestion quotidienne et de durabilité. Néanmoins, le numérique trouve une grande utilité pour s’ouvrir à davantage de publics et garantir une meilleure accessibilité.
Hors les murs, le Musée national de la Marine et la société Lumeen ont collaboré pour produire des visites à 360° des sites du musée (Port-Louis, Brest et bientôt Paris). Ce contenu est mis à la disposition des EHPAD et des hôpitaux grâce à des mallettes avec des casques de réalité virtuelle, utilisables en autonomie par le personnel de ces établissements. Ces mallettes ont aussi été utilisées dans le cadre d’événements ponctuels, afin de valoriser le réseau du musée.
Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
Dans le cadre de la refonte du parcours permanent du site parisien, une équipe projet a été nommée du côté du Musée national de la Marine. Cette équipe était l’interlocutrice de l’agence de scénographie (Casson Mann), des prestataires et de l’OPPIC (maître d’ouvrage délégué). Au regard du nombre de dispositifs à concevoir pour tous types de publics et de la volonté de mobiliser des comités d’usagers (en lien avec le service marketing), le service médiation a été mobilisé tout au long du projet. Ces démarches de co-conception avec les publics (associations de personnes en situation de handicap, relais, habitants du territoire…) sont désormais pérennisées et le musée ambitionne de déployer cette démarche dans les autres sites de son réseau.
Hors projet de refonte, le développement de la médiation numérique au Musée national de la Marine est porté par le service médiation du site parisien (où numérique et audiovisuel sont intégrés) mais déployé en lien étroit avec les cinq autres sites : Brest, Port-Louis, Rochefort (deux sites) et Toulon. Cette intégration du numérique dans le service de la médiation induit clairement la distinction entre usage du numérique à des fins de médiation de ceux liés à la communication de l’établissement.
Pour une exposition, le développement d’un dispositif numérique ou audiovisuel nécessite la mobilisation d’un budget de fonctionnement (plutôt le contenu) et d’investissement (si montant d’achat du matériel supérieur à 1 500 €). Cela peut être une difficulté car cela nécessite deux enveloppes non fongibles (fonctionnement et investissement) et les budgets liés aux projets numériques sont très complexes à anticiper d’une année sur l’autre : la création d’outils numériques est souvent liée à d’autres projets (expositions, rénovations…), et leur coût peut fortement varier selon les contenus à développer, ceux qui sont à disposition, selon la technologie employée ou l’implantation à prévoir. Cela nécessiterait d’avoir suffisamment de détails plus d’un an à l’avance pour solliciter le prestataire et engager la commande publique. Autre contrainte : les budgets doivent être demandés vers septembre N-1, alors qu’ils ne sont votés qu’en décembre. Il est difficile d’engager des sommes que le service n’est pas sûr d’obtenir.
D’autre part, sur des projets d’envergure, le service n’a pas réussi à dégager du temps pour répondre à des appels à projets ou mobiliser du mécénat pour financer certains dispositifs (sans compter qu’il n’y a qu’une personne chargée du mécénat à l’échelle du réseau).
Enfin, la maintenance et la gestion quotidienne des dispositifs demandent du temps et ne peuvent être gérées en interne (nécessiterait la création d’un poste de régisseur technique). En effet, le service médiation concentre ses compétences sur la conception et le pilotage de la production des dispositifs numériques. Un appel régulier à des prestataires est nécessaire et alourdit le processus de maintenance tout en générant des coûts pour gérer ces dispositifs.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
L’intégration du numérique dans les musées pose un premier défi : veiller à ce que les dispositifs technologiques enrichissent l’expérience sans prendre le pas sur les collections elles-mêmes. Le numérique doit rester un outil au service des œuvres, sans jamais leur faire écran ni détourner l’attention du visiteur.
Il s’agit également de ne pas allonger excessivement la durée de la visite, en respect des contraintes de flux et de fatigabilité des publics. Une surenchère de contenus interactifs ou immersifs, si elle n’est pas maîtrisée, peut nuire à la fluidité de l’expérience muséale.
Enfin, un équilibre entre dispositifs high-tech et approches plus low-tech est à préserver pour rester accessible à un public varié, en lien avec la familiarité technologique et les attentes très hétérogènes. Ce juste dosage est essentiel pour que le numérique soit un levier d’inclusion et non un facteur de distance.
L’équilibre entre ambition muséographique et faisabilité technique à l’échelle d’un réseau multisite constitue un défi majeur. Le musée doit composer avec des réalités territoriales, humaines et logistiques très contrastées, ce qui complique la mutualisation des outils, la maintenance partagée ou l’harmonisation des usages. Penser des dispositifs réellement transférables, sobres et robustes demande un effort de conception important, rarement compatible avec les contraintes calendaires.
S’ajoute un enjeu de soutenabilité : conception, équipement, maintenance engendrent des coûts élevés, d’autant plus difficiles à maîtriser dans un réseau à cinq sites, où la mutualisation technique reste complexe. Il est donc nécessaire de concevoir des dispositifs sobres, durables et adaptables, capables de garantir une expérience stable à l’ensemble des publics tout en limitant la dépendance aux technologies rapidement dépassées voire obsolètes. Dans un contexte de pression écologique, budgétaire et réglementaire croissante, cela suppose d’intégrer dès l’origine des principes de sobriété, de simplicité d’usage et de réversibilité, afin d’éviter l’enfermement dans des formats lourds ou difficilement pérennisables.
Fiches projets
«LES ESSENTIELS», parcours permanent

Des dispositifs de médiation ont été conçus en accessibilité universelle pour offrir une expérience commune autour des grandes thématiques des collections. Huit tables de médiation sont disséminées au fil des salles et proposent des approches variées (reproduction d’œuvres à toucher, approches ludiques et interactives, éléments olfactifs, lien avec le quotidien…) pour diversifier l’expérience de visite et s’adapter à des « intelligences multiples ». Ces huit dispositifs fixes ont des principes communs pour un bon repérage dans le parcours de visite : des objets à toucher ou avec lesquels interagir, un cartel simple, du braille, ainsi qu’un écran avec des textes et des audios en Facile à Lire et à Comprendre (FALC), une audiodescription pour tous (en français et en anglais), une traduction en Langue des Signes Française (LSF) et des adaptations d’affichage, notamment pour les malvoyants ou pour les personnes dyslexiques.

Projet LUMEEN

Lumeen est une société de production audiovisuelle qui a développé un outil de réalité virtuelle, sous forme de mallette, à destination des EHPAD et des établissements médico-sociaux. Avec des casques, les pensionnaires peuvent vivre des expériences en réalité virtuelle (des visites de sites naturels ou culturels, par exemple). Grâce à une tablette facile d’utilisation et des contenus de médiation, les soignants peuvent piloter les visites virtuelles.
Cette solution vise à favoriser le bien-être et le lien social, réduire l’anxiété et la douleur et raviver des souvenirs. Lumeen est certifié dispositif médical. La société travaille également avec des équipes de chercheurs pour évaluer les retombées cliniques de l’outil. Avec Lumeen, le Musée national de la Marine a produit deux visites à 360° des sites de Brest et Port-Louis. Ce contenu est disponible dans le catalogue de Lumeen, diffusé dans plus de 800 établissements. Une visite du site de Paris sera produite à la fin de l’année 2025. Ce projet s’inscrit dans la politique de démocratisation culturelle du musée, qui souhaite s’engager pour l’accessibilité de son offre auprès de tous les publics. Pour le site de Brest, le musée souhaiterait réutiliser les images tournées avec Lumeen, et éventuellement une mallette (en fonction de la faisabilité technique), pour permettre aux visiteurs en situation de handicap moteur de visiter le site à Brest, très partiellement accessible.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Chloé et Lucie pour leurs contributions !