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23 mars 2026

3 questions à : François Mairesse, professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle

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Titulaire d’une chaire UNESCO en muséologie, pour l’étude de la diversité muséale et son évolution, et ancien directeur de musée, François Mairesse analyse depuis de nombreuses années les mutations du champ muséal. Dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? », il revient sur les effets du numérique dans les musées : opportunités techniques, limites institutionnelles, transformation des pratiques professionnelles et attentes des publics. En distinguant innovation technologique et mission patrimoniale, il interroge la capacité du musée à intégrer les nouveaux médias sans renoncer à sa vocation première : celle d’un lieu de savoir, de présence, et de lien au réel.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Le numérique a-t-il transformé durablement les musées ?

Oui, sans aucun doute. Mais il faut d’abord rappeler que cette transformation n’est pas récente : le numérique est intégré
dans les musées depuis plus de vingt-cinq ans. Dès la fin des années 1970, notamment dans les salles de plusieurs musées canadiens, qui étaient assez avancés à cette époque.

C’est dans les années 1990 que le numérique commence véritablement à entrer dans la médiation muséale, d’abord à travers des ordinateurs portables utilisés sur place, puis avec l’arrivée du smartphone et des applications mobiles qui modifient profondément la manière dont les visiteurs interagissent avec les contenus. À chaque innovation technologique, les musées réagissent avec une certaine agilité. Le Grand Palais, par exemple, s’est très vite approprié les applis mobiles. Il en va de même pour les dispositifs immersifs, qui se sont imposés ces dernières années.

Mais cette dynamique n’est pas homogène. Il faut distinguer deux types de structures : d’un côté, les grands établissements — comme le Louvre, Orsay, le Centre Pompidou, la Tate Modern ou le MoMA — disposent de départements dédiés qui développent des projets numériques de manière systématique. De l’autre, la majorité des plus de 4 000 musées français reposent sur des équipes plus modestes. Dans ces cas-là, ce sont souvent des passionnés internes — qui ont décidé de se nommer les « muséogeeks » — qui s’emparent du sujet sans qu’il ne figure dans leur fiche de poste. Ils lancent
des initiatives ponctuelles, souvent très créatives mais rarement suivies d’un budget de maintenance.

Le problème, c’est qu’une grande partie de ces dispositifs deviennent rapidement obsolètes. Le numérique, par nature, évolue très vite. On installe un système, et trois ans plus tard, il est déjà dépassé, voire, inutilisable. On a souvent des financements pour développer ou rénover un parcours de visite, mais très peu pour en assurer la maintenance. Ce n’est pas nouveau : c’est une difficulté structurelle dans les politiques culturelles. Ce phénomène est particulièrement frappant dans les musées qui développent une muséologie de savoir, où le discours prend le pas sur la présence physique des objets. Dans ces cas-là, les substituts numériques sont plus nombreux et s’inscrivent dans une logique d’innovation constante. Une nouveauté technologique en chasse une autre, au prix de coûts de maintenance pouvant mal être anticipés. Cela suppose de concevoir des dispositifs sobres, pensés pour durer, ou au contraire très agiles, peu coûteux et faciles à renouveler.

Ces mutations numériques changent-elles la relation
au public et le rôle du personnel ?

Oui, elles ont des répercussions profondes — sur le personnel, sur les publics ou sur l’essence même du musée. Le personnel muséal est embarqué depuis longtemps dans ce que j’appelle un “flux de transformation”. Ce flux s’opère, parfois, sans recul critique. On avance, on teste, on expérimente, mais on n’évalue pas toujours. L’intelligence artificielle est un bon exemple. Elle soulève aujourd’hui beaucoup de questions : est-ce que les IA vont modifier la façon dont on rédige des contenus de médiation ? C’est possible, notamment pour les textes très basiques, très standards. Mais je ne pense pas qu’elles puissent remplacer la présence des médiateurs et l’essence du travail de médiation.

J’aime rappeler que le théâtre n’a pas été remplacé par le cinéma. On a cru que la radio tuerait le livre, que la télé tuerait le cinéma, et ainsi de suite. Il y a une dynamique similaire ici : certaines tâches peuvent être automatisées, mais pas la médiation humaine. La relation à l’autre, l’improvisation, l’adaptation, la création d’un lien vivant avec un public : ça, aucun chatbot ne le fera. Il y a un « jeu de la pensée » et un « jeu de la relation » qui sont fondamentaux dans un musée. Le numérique peut répondre à des questions factuelles et sans doute de plus en plus complexes, mais il ne remplacera jamais cette dimension réflexive et sensible.

Côté publics, on observe aussi des choses intéressantes. Les publics les plus fidèles aujourd’hui sont les baby-boomers : ils ont du temps, de l’argent, une culture muséale ancrée, et ils voyagent beaucoup. Ce sont eux qui remplissent les grands musées. Mais cette génération ne sera pas éternelle. Or, les jeunes générations, bien que très à l’aise avec le numérique, ne manifestent pas nécessairement le même attachement au musée. Il y a donc un vrai défi de renouvellement des publics.

« Le numérique ne remplacera jamais l’aura de l’objet » – François Mairesse

Quant au tourisme, il soutient encore la fréquentation — au Louvre, 75 à 80 % des visiteurs sont étrangers —, mais pour combien de temps ? Le développement de l’aviation est remis en cause, la crise climatique pèse, et les flux migratoires culturels pourraient se tarir. À un moment donné, ces effets exogènes auront un impact. Il ne faut pas croire que le numérique compensera cela.

Face à ces enjeux, quel avenir imaginez-vous pour les musées ?

Je crois qu’il faut sortir d’une vision trop technocentrée du musée. Le principe du musée n’est pas, et ne sera jamais, d’être un lieu dédié à la technologie. C’est d’abord un lieu de savoir, de préservation, de recherche, de sociabilité. Trop souvent, le musée est réduit à sa fonction d’exposition, alors qu’il est historiquement et structurellement bien plus que cela. Jusqu’au XVIIIe siècle, les musées et les bibliothèques étaient des institutions conjointes. Le musée, c’est aussi une base de données. Les chercheurs viennent y étudier les objets, les confronter ou les interroger. Et cette fonction-là, d’étude et de documentation, le numérique pourrait l’amplifier, à condition d’en comprendre les enjeux profonds.

Il faut aussi penser le musée comme un espace de « spatialisation des savoirs ». Quand vous entrez au Louvre, vous marchez dans l’histoire de l’art. Ce n’est pas une formule : c’est une réalité physique, temporelle, cognitive. C’est ce que j’appelle une “connaissance en marche”. Cette expérience spatiale est irremplaçable. Les cathédrales fonctionnent aussi comme ça : elles organisent la pensée dans l’espace, à travers la déambulation du fidèle. Le numérique pourrait aider à cartographier ces parcours, à enrichir cette spatialisation, mais il ne doit pas se substituer à elle.

La Micro-Folie de la Sorbonne-Nouvelle © Muséosources.

Dans le prolongement de cette idée, on peut évoquer la notion de « distributed museum », proposée notamment par Sharon Macdonald1 L’expérience du musée ne se limite plus à la visite physique. Elle se poursuit à travers une pluralité de canaux numériques : sites web, applications, réseaux sociaux, pages Wikipédia… Le musée est désormais diffusé, éclaté, augmenté. Ce modèle élargit les manières d’entrer en contact avec les collections et les institutions.

Il faut également rappeler que le musée bénéficie encore aujourd’hui d’un capital de crédibilité exceptionnel auprès des publics, à l’échelle mondiale. Il est perçu comme une source fiable, une institution garante de savoirs validés. Mais cette crédibilité, si elle reste forte, pourrait évoluer dans les années à venir, sous l’effet de nouvelles formes de médiation, de concurrence attentionnelle et de transformation des canaux de légitimation culturelle. Le musée reste, pour beaucoup de visiteurs, un lieu de pèlerinage vers « la vraie chose ». On ne va pas voir une photo de La Ronde de nuit, on veut se confronter à l’original, à son aura. Le numérique ne remplacera jamais le pouvoir de l’objet authentique, appréhendé comme une relique. Même les expériences immersives les plus réussies — je pense à l’Atelier des Lumières — restent limitées dans le temps et l’effet. Elles créent de l’émotion, mais pas nécessairement de la connaissance. L’exemple du Rijksmuseum à Amsterdam est éclairant à cet égard. Très peu de dispositifs numériques sont actuellement déployés dans l’espace muséal lui-même, alors que l’établissement dispose d’un portail en ligne extrêmement performant et d’une billetterie numérique efficace. Ce choix témoigne d’une conception du musée comme espace de contemplation et de savoir, plutôt qu’un lieu de démonstration technologique. Cela rejoint une tendance plus large : le musée n’est pas — ou ne devrait pas être — un espace dédié à la technologie.

Enfin, les initiatives comme les Micro-Folies — dont la Sorbonne Nouvelle accueille une version — posent une question
cruciale : que restera-t-il dans 3 ou 4 ans ? Le modèle repose sur une structure légère, mobile, qui peut être perçue comme « cheap » si elle est mal médiée. Le médiateur est ici central. Mais au-delà de ça, la vraie interrogation est financière : est-ce que les collectivités locales continueront à investir si les coûts augmentent ? Va-t-on assister à un effondrement progressif de
ces dispositifs, comme un château de cartes ?

Il faut donc interroger les finalités du numérique dans les musées. Pour qui est-il conçu ? Pour quoi faire ? Est-il au service de la connaissance, de l’inclusion, de la recherche, ou simplement de la visibilité ? Réfléchir à ces enjeux revient à repenser les missions fondamentales du musée lui-même. Le numérique ne peut pas être un objectif en soi : il doit s’inscrire dans une vision culturelle articulée, où les objectifs de transmission, de recherche et de lien social sont clairement posés. Il existe deux manières de concevoir le lien entre musées et numérique : soit comme un simple outil technologique, soit comme un levier pour réaffirmer la fonction fondamentale du musée. Je plaide pour la seconde voie.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à François pour sa contribution ! 

1Macdonald, S. (Ed.). (1998). The politics of display: Museums, science, culture. Psychology Press. La notion de « Distributed Museum » est également étudiée dans l’article suivant : Bautista, S. S., & Balsamo, A. (2016). Understanding
the distributed museum: Mapping the spaces of museology in contemporary culture. In Museums and Higher
Education Working Together (pp. 55-70). Routledge.