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28 mars 2026

3 questions à – Isabel Nottaris, Directrice de l’Office de coopération et d’information muséales (Ocim).

Table des matières

Cet entretien a été réalisé avec Isabel Nottaris, Directrice de l’Office de coopération et d’information muséales (Ocim), dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’implication de l’Ocim pour soutenir les acteurs du secteur culturel et patrimonial dans leurs projets numériques.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Pourriez-vous présenter l’Ocim ?

L’Ocim est un service général de l’Université Bourgogne Europe. Acteur de dialogue entre les sciences, le patrimoine et la société, l’Ocim explore les grands défis contemporains au croisement des sciences, des patrimoines et de la société. Il s’inscrit dans une démarche de réflexion et d’action ancrée dans l’actualité des savoirs et des transformations du monde, en croisant les sciences exactes, humaines, sociales et naturelles à l’aune des grands enjeux sociétaux. Son activité s’étend à l’ensemble du secteur muséal en France et dans les pays francophones. Trois grandes activités sont portées par l’Ocim.

ACTIVITÉ 1 – L’ÉDITION DE RESSOURCES TELLES QUE :

  • La Lettre de l’Ocim : publiée depuis l’origine de l’Ocim, elle est diffusée trois fois par an auprès d’un large public. Depuis 2025, La Lettre de l’Ocim a été entièrement repensée pour mieux refléter l’identité et les valeurs de l’Ocim. Elle propose désormais un contenu enrichi, mêlant expertises pratiques, retours d’expérience sur des projets, et réflexions sur les enjeux portés par les acteurs culturels et académiques. Une dimension fictionnelle y a également été introduite pour encourager la réflexion prospective. L’abonnement à La Lettre de l’Ocim est devenu aussi une adhésion aux services de l’Ocim, renforçant ainsi son rôle central au sein des dynamiques professionnelles des musées et de la culture scientifique.
La Lettre de l’Ocim © Ocim
  • Son site internet : il propose des articles réguliers regroupés sous l’intitulé « Les Carnets de l’Ocim », destinés à être, à terme, organisés en collections thématiques. Une veille stratégique structurée autour de sept thématiques professionnelles (Patrimoine, exposition, gestion des collections, médiation, numérique, recherche, et stratégie/organisation) y est aussi réalisée. Cinq flux de veille sont accessibles gratuitement en ligne. Pour les abonnés l’offre inclut sept flux thématiques exclusifs pour une analyse plus pointue de l’actualité et le bulletin de veille hebdomadaire synthétisant les informations les plus pertinentes de la semaine. Le pack « focus » est également réservé aux abonnés, il permet d’accéder à différents flux de veille dédiés aux tendances émergentes pour comprendre et anticiper les grandes transformations de notre secteur, dans des domaines comme l’intelligence artificielle. Enfin un annuaire de fournisseurs y est aussi mis à disposition.
Le site internet de l’Ocim © Ocim

ACTIVITÉ 2 – LE DÉVELOPPEMENT DE FORMATIONS :

L’Ocim propose un large éventail de formations visant à développer les expertises des professionnels des musées, du patrimoine et de la culture scientifique. Les thématiques couvertes reflètent la diversité du champ professionnel : elles peuvent être très techniques (par exemple, la conservation des collections en environnement contrôlé) ou plus éditoriales (comme les approches à destination des jeunes publics).

Ces formations se déclinent selon deux modalités :

  • Un catalogue annuel de 7 à 8 sessions ouvertes à tous ;
  • Des formations sur mesure, conçues spécifiquement à la demande d’un établissement, en réponse à des besoins ciblés. Les formations sur mesure peuvent inclure, par exemple, une remise à niveau générale sur le montage d’une collection, articulée autour d’une problématique spécifique à l’établissement demandeur.

Chaque formation est limitée à 15 participants. Elles peuvent être proposées :

  • Dans un format hybride : trois jours de formation dont deux jours en présentiel sur un site choisi pour la richesse de ses expertises ou de ses pratiques exemplaires suivis d’un jour en visioconférence. Chaque session réunit des interventions croisées de chercheurs et de professionnels, pour articuler théorie et retours d’expérience.
  • Dans un format en distanciel : Conçu pour des sujets ne nécessitant pas de terrain (ex. : la commande publique), elle se déroule sur deux jours, animées par une pluralité de formateurs expérimentés.
Le catalogue de formation de l’Ocim © Ocim

ACTIVITÉ 3 – OBSERVATION ET INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE

L’Ocim accompagne les acteurs culturels et les collectivités territoriales à travers des activités de veille stratégique, cartographie des dynamiques territoriales et études ciblées.

Dans le cadre de sa mission nationale d’observation, l’Ocim réalise un inventaire cartographique des acteurs impliqués dans le dialogue sciences, recherches et société. Cet inventaire est valorisé dans une cartographie interactive Cart’Ocim accessible gratuitement sur le site internet de l’Ocim. L’Ocim publie également périodiquement un « instantané » de cet inventaire sous la forme d’un document de synthèse : Cart’Ocim, le livret. Ces interventions permettent d’éclairer des projets de développement culturel en apportant des analyses sur mesure, fondées à la fois sur des données sectorielles et sur une compréhension fine des enjeux locaux. Par exemple, une étude récente a été menée à la demande d’une région disposant de trois équipements culturels souhaitant se structurer en pôle dans le nord de la France. L’Ocim a combiné une veille thématique, une cartographie des initiatives similaires et une réflexion stratégique pour accompagner la définition de leur projet. Ces études sont toujours conçues en dialogue avec les commanditaires, afin de répondre de façon pertinente à leurs besoins spécifiques et enjeux de territoire.

Comment l’Ocim accompagne les professionnels du secteur muséal face aux évolutions liées au numérique ?

L’Ocim met en avant un ensemble de ressources et d’actions développées avec des chercheurs et des professionnels du secteur muséal, patrimonial et scientifique par l’intermédiaire :

  • De la Lettre de l’Ocim : de nombreux numéros de la lettre accordent une place importante à des articles de fond sur le numérique en lien avec les thématiques abordées par l’Ocim : médiation, inventaire des collections, conservation, stratégie, etc. Cette transversalité reflète la place croissante du numérique dans les pratiques des professionnels du patrimoine et de la culture scientifique. En guise d’illustration, quelques numéros de la Lettre mettant en avant le numérique : Numérisation et valorisation des collections (N°210), Conservations immersives – Technologies émergentes au musée (N° 205), Expositions immersives – Musées responsables (N°198), Ludique, médiation, numérique – Rencontres entre chercheurs et publics (N°188), etc. Le numéro 215 de La Lettre de l’Ocim, prévu en juin 2026, sera intégralement consacré à sur un sujet relatif au numérique.
  • D’une veille dédiée : Un flux de veille dédié rassemble les informations en lien avec les technologies numériques et leurs utilisations par les acteurs, de la réalité virtuelle et augmentée aux réseaux sociaux en passant par le métavers, les smartphones, les NFT ou les dispositifs interactifs.
  • En plus des articles publiés, l’Ocim développe régulièrement des formations sur ces sujets. Ces formations reposent sur une approche empirique, nourrie par des remontées régulières du terrain et un état de veille permanent. Ce travail d’observation permet de répondre au plus près des attentes des professionnels du secteur. Par exemple, la question de l’intelligence artificielle suscite actuellement un fort intérêt : l’Ocim explore ce sujet à travers des journées professionnelles gratuites, servant de format test avant de concevoir des formations plus complètes. Chaque formation est conçue pour trouver le juste équilibre entre des contenus techniques, des enjeux de médiation, et des aspects liés à la programmation culturelle. Les sujets abordés vont de la co-production à la commande publique, en passant par les formes émergentes de médiation, qu’elles soient numériques ou physiques . Les formations sont conçues pour être concrètes, directement transposables dans les pratiques professionnelles. Une attention particulière est portée à leur rythmicité : les thématiques sont régulièrement réactualisées ou abordées sous de nouveaux angles, pour rester en phase avec l’évolution des pratiques. Enfin, les sessions rassemblent un large éventail de profils, allant des médiateurs culturels aux responsables d’institutions, issus de toutes typologies de structures : musées, muséums, centres de sciences, etc. L’ancrage dans les réalités de terrain est au cœur de la démarche, avec une priorité donnée aux retours d’expérience et aux études de cas situées. À titre d’exemple, en 2025, des formations sont réalisées sur l’intelligence artificielle dans les musées ou la conception de dispositif de médiation numérique.

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?

TRAVAIL AVEC LA RECHERCHE À PARTIR DE LA NUMÉRISATION DES COLLECTIONS ET USAGES

Depuis plus de vingt ans, les muséums et institutions patrimoniales se sont engagés dans des projets de numérisation des collections, avec pour objectif de partager plus largement les ressources sans les exposer à des risques de dégradation. Ce travail, en lien étroit avec la recherche, a permis de nouveaux usages, comme le partage de fichiers numériques issus de scans (par exemple de momies ou de restes d’animaux), facilitant la collaboration scientifique et la ré-exploitation de données dans d’autres contextes muséographiques ou scientifiques.

Cet enjeu devient de plus en plus central, car il concerne un nombre croissant de collections et de projets de recherche. Il soulève plusieurs défis majeurs :

  • Gestion et gouvernance des données : Comment gérer ces fichiers, leur conservation, leur accès, et surtout les droits associés ?
  • Double niveau de gestion : La numérisation crée en quelque sorte une seconde collection, virtuelle, à administrer avec ses propres contraintes.
  • Valorisation numérique : comment intégrer ces ressources dans les processus de valorisation et d’inventaire ?
  • Expertises à croiser : Ces questions nécessitent des compétences hybrides (juridiques, techniques, muséographiques), encore rarement mobilisées de manière transversale.
  • Interopérabilité et accès : La compatibilité entre plateformes, la standardisation des données, ou encore le choix entre open data ou accès restreint sont des décisions stratégiques. Un équilibre est donc à trouver entre intérêts de la recherche, accès public aux savoirs, et logiques économiques, se pose la question de possibles détournements des droits culturels.

Ces problématiques, encore souvent sous-estimées, appellent à une réflexion partagée entre institutions, chercheurs, juristes et spécialistes du numérique, afin de construire des modèles durables et équitables.

ENJEU DE NARRATION

Trop souvent, le numérique constitue un véritable média en matière de programmation culturelle et d’exploitation des contenus. On n’aborde pas la conception d’un dispositif d’image fixe comme un dispositif vidéo, de la même manière un dispositif numérique nécessite une écriture propre, avec ses règles narratives, ses codes de scénarisation, et une logique de médiation spécifique. Sans cette réflexion, une immersion VR ou un dispositif en réalité augmentée risque de rester superficiel, voire, creux. Le numérique appelle donc une conception narrative pensée, intégrée dans un objectif clair, avec une intention éditoriale assumée.

Cet aspect est encore largement sous-estimé, éclipsé par les performances technologiques ou les enjeux d’équipement. Or, cela peut s’avérer dommageable, voire contre-productif, car la technologie seule ne garantit ni la qualité, ni l’impact du message. Concevoir un projet numérique implique également de faire dialoguer plusieurs dimensions (éditoriale, scénographique, technique, esthétique…), ce qui suppose des expertises croisées. Comme pour tout autre média, il faut maîtriser ses codes et adapter ses usages.

Cette approche peut être portée en interne ou via des prestataires extérieurs (scénographes numériques, créateurs de contenus, designers d’expérience). Elle mobilise également de nouveaux profils professionnels, comme les community managers ou les responsables du numérique culturel – encore inégalement répartis selon les moyens des institutions.

ECOLOGIE DE L’ATTENTION

Les institutions culturelles, et en particulier les musées, sont aujourd’hui confrontées à un enjeu majeur autour de l’attention, notamment chez les jeunes publics. Le temps d’attention diminue, fragmenté par une exposition constante à des contenus numériques rapides, entrecoupés de publicités, sollicitant en permanence les sens sans toujours laisser place à la réflexion ou à l’approfondissement.

Cette surexposition, sous toutes ses formes, soulève de profondes incertitudes quant à ses effets à long terme : que fait-elle à notre manière de percevoir, de comprendre, d’apprendre ? Nous n’en mesurons pas encore pleinement les conséquences. Dans ce contexte, les institutions muséales ont un rôle à jouer : non pas en rejetant le numérique, mais en interrogeant ses usages, en les réinscrivant dans une logique éducative, culturelle et critique, en cohérence avec la raison d’être de chaque établissement.

Cela implique une posture volontaire, une responsabilité assumée : celle de former, de transmettre, de ralentir parfois, pour proposer une autre expérience de la connaissance. Cela nécessite aussi de penser l’attention comme une ressource précieuse, à préserver, à questionner.

LES MODÈLES ÉCONOMIQUES

L’un des grands défis auxquels sont confrontées les institutions culturelles est l’engagement à long terme dans leurs projets numériques et muséographiques. Produire du contenu, créer une exposition ou développer une application numérique, c’est enthousiasmant, et cela peut sembler relativement simple au départ. Cependant, la question de l’exploitation de la maintenance et de la mise à jour est souvent sous-estimée alors qu’il est indispensable pour garantir la pérennité et la représentativité du projet dans le temps. Cela soulève des questions de modèle économique : comment estimer les coûts réels de cette maintenance ? Quels sont les indicateurs de performance à prendre en compte pour s’assurer que l’investissement porte ses fruits sur le long terme ?

Dans un projet muséal, on peut facilement évaluer les coûts d’une exposition physique : production, installation… Mais pour un projet numérique, les coûts récurrents liés à la mise à jour des contenus, à la maintenance technique ou à la gestion des droits sont souvent moins visibles et difficiles à anticiper. Ainsi, la question n’est pas seulement de lancer un projet, mais aussi de s’engager à long terme, avec les ressources nécessaires pour être à la hauteur des ambitions initiales.

FAUT-IL CONSERVER LE NUMÉRIQUE ?

Faut-il conserver les installations artistiques dans un musée des jeux vidéo pour l’avenir ? Dans une logique de cohérence, cela devrait être le cas, tout comme les plans et les contenus muséographiques des expositions temporaires. La question de la maintenance dans le long terme doit également être prise en compte, sans quoi l’on se limite à un modèle événementiel, dépourvu de véritable valeur muséale et éducative.

Lorsqu’une installation porte un propos ou un savoir et offre une expérience au-delà du simple divertissement, il est nécessaire de s’interroger sur sa pérennité ou son intégration dans les collections, en évaluant les bénéfices et les risques pour l’attention des visiteurs .


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à Isabel pour sa contribution !