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3 avril 2026

3 questions à : Thomas Sagory, Responsable du développement numérique au Musée d’Archéologie Nationale

Table des matières

Cet entretien a été réalisé avec Thomas Sagory, Responsable du développement numérique au Musée d’Archéologie Nationale, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la trajectoire singulière de ce musée dans le développement d’une médiation numérique au croisement de la recherche, de la conservation et de l’expérience de visite.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Chateau_de_St_Germain-en-laye

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?

Le Musée d’Archéologie Nationale inscrit le numérique dans une logique d’adaptation continue aux outils contemporains,
sans rupture avec ses missions fondatrices de conservation, d’étude et de transmission. L’enjeu est de documenter, modéliser et interpréter les objets en mobilisant les ressources internes du musée, avec une attention particulière à la reproductibilité, à l’ouverture des formats et à la clarté des récits. Chaque projet est pensé comme un prolongement des pratiques scientifiques, au service de la compréhension du passé et du partage des connaissances.

Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?

Une politique du numérique basée sur une démarche itérative et internalisée visant à des logiques de
ré-usages

Le développement du numérique au Musée d’Archéologie Nationale s’ancre dans une continuité historique. Dès 2015, la reprise de la collection Grands sites archéologiques par le musée s’accompagne de la création d’un service dédié.

Un exemple de la collection Grands sites archéologiques de France © Ministère de la Culture / Musée d’Archéologie Nationale.

La volonté du musée de maîtriser la production et la diffusion de ses propres données scientifiques sur les objets de sa collection (en 2D et surtout en 3D) s’appuie sur le renforcement d’un atelier de prises de photo ainsi que sur la montée en compétence en matière de numérisation 3D en interne. Cette orientation prolonge la tradition de reproduction fidèle des objets au sein de l’atelier des moulages du musée, en passant du moulage traditionnel à la modélisation numérique, avec des méthodes comme la photogrammétrie ou la lasergrammétrie. Ces modèles servent à la fois à la recherche, à la documentation, à la médiation et à la diffusion en ligne. Elle favorise, notamment, la participation à des programmes de recherche avec d’autres méthodologies telles que la stéréophotométrie afin de mieux restituer les volumes d’un objet et en appréhender les ombres et lumières. Produire des données, c’est aussi accepter la responsabilité d’en assurer une forme
de pérennité, le musée prend en charge l’archivage de ces formats en accord avec les recommandations établies par les Archives nationales afin d’en assurer une large diffusion en Open Content (notamment, avec Europeana, programme de production et de valorisation du patrimoine européen).

L’établissement mène aussi une démarche méthodologique active en matière de sobriété numérique afin d’adapter les protocoles et en pensant des logiques de multi-usages de ces productions. C’est le cas, par exemple, d’un atelier consacré à l’art pariétal proposé aux jeunes publics à partir de l’une des visites virtuelles réalisée dans le cadre de la collection des Grands sites archéologiques de France et, consacrée à la Grotte de Lascaux. Une triple expérience y est proposée : la visite du musée, une immersion dans l’environnement de la grotte via un casque VR, puis, une mise en pratique sous forme d’atelier de l’art préhistorique. Cette médiation, fortement scénarisée et accompagnée humainement, permet aux visiteurs – notamment scolaires – de se repérer dans le temps long de la Préhistoire et de passer de l’image à l’action.

Pour tester et développer des projets, les équipes du musée ont aussi été amenées à contribuer à différentes expérimentations. Ce fut le cas, par exemple, en 2016 avec une expérimentation réalisée grâce à l’appel à projets du ministère de la culture « Services numériques innovants » en partenariat avec Opuscope, le musée des Arts Décoratifs et le Centre des monuments nationaux. Ce projet, intitulé « Minsight », a permis de développer et tester un logiciel de création d’expériences 3D depuis un appareil de réalité virtuelle (VR) ou de réalité mixte (MR) en lien avec les collections des différents partenaires (voir l’article de Maëlys Jusseaux et Chu-Yin Chen réalisé sur le sujet). Cette réflexion se poursuit actuellement sur les Mondes Virtuels dans la perspective de création d’une salle immersive et de façon plus spécifique dans le cadre du projet de Métavers des Musées, pour la création d’un environnement immersif offrant aux visiteurs un seul point d’entrée dans un univers 3D aux multiples portails vers des lieux d’expositions virtuels. En 2017, un autre projet a bénéficié de l’appel à projets du ministère de la Culture avec Affluences. Celui-ci a permis d’affiner l’outil d’analyse prédictive d’affluence en fonction de la météo, du calendrier scolaire, sportif ou politique mise en œuvre par cette société en collaboration avec le musée.

Expérience Minsarcheo dans la salle d’Archéologie comparée © Minsar / MAN.

Ces différentes expérimentations ont permis aux équipes du musée de monter en expertise et de développer d’autres projets
numériques en lien avec les expositions du musée. Cette expertise est aussi alimentée par la participation à un réseau de veille tel qu’Archéomuse qui fédère 300 musées d’archéologie.

Des expositions comme autant d’opportunités pour tester et développer des projets de médiation numérique

En 2022-2023, l’exposition « Le Monde de Clovis » explore une approche plus narrative et participative. Conçue comme un « livre dont vous êtes le héros », elle invite les visiteurs à incarner un personnage mérovingien, à choisir leur parcours et à découvrir, selon leur profil, les aspects du quotidien au Ve siècle : pratiques funéraires, artisanat, vie domestique ou relations sociales. Cette exposition se déployait via une application mobile interactive, ou en livret papier et une structure de choix qui proposait 4 parcours, chacun associé à un personnage disposant de points de prestige et de richesse.

Lancée en 2023, la série de podcasts Échos du temps propose une exploration sonore des collections pendant la fermeture de
certaines salles pour travaux. Chaque épisode, d’une vingtaine de minutes, se concentre sur un objet ou un personnage, en croisant narration, analyse experte et anecdotes inédites. Entièrement conçue et produite en interne, cette série offre un accès sensible et érudit aux réserves du musée, tout en maintenant le lien avec les publics.

D’autres projets plus ponctuels, comme l’exposition « D’Alésia à Rome » (2020–2021), retraçant l’invention de l’archéologie sous Napoléon III, ou les dispositifs déployés lors d’événements hors les murs (hôpital Necker, Journées nationales), participent à cet ancrage numérique progressif, en explorant divers formats : carte interactive, réalité augmentée, visualisations 3D. Depuis 2024, l’établissement est également engagé dans la création d’un système d’information
géographique (SIG) qui offre des perspectives en matière de médiation spatialisée des riches archives sur le château et le domaine.

À travers ces initiatives, le Musée d’Archéologie Nationale construit une approche du numérique sobre, située, toujours reliée aux objets et à leurs contextes, et profondément intégrée à ses missions scientifiques et éducatives. Loin d’être une surcouche technologique, la médiation numérique y est pensée comme une forme d’écriture muséale à part entière.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?

Dès 2016, le projet de rénovation colossal du musée qui a été lancé (pour un déploiement partiel et progressif à partir de 2028) permet de déployer une stratégie de médiation numérique in situ par phase en fonction de la progression du chantier. Le service numérique s’inscrit dans cette progression pour développer une démarche essai / erreur. Cette démarche permet d’itérer sur des solutions de médiation numérique à envisager en lien étroit avec la conservation et le développement culturel en les testant dans le cadre d’expositions (expositions-dossiers ou grand format), d’ateliers ou d’événements nationaux.

En outre, la médiation numérique repose sur une organisation contrainte en termes de moyens. Ces contraintes favorisent une démarche souple et agile ainsi que la mobilisation régulière de ressources développées en interne (en lien, notamment, avec l’atelier de numérisation 3D déployé au musée). Cet atelier, animé par un photographe, un assistant photographe et un infographiste 3D, assure la production en interne de contenus visuels, interactifs et modélisés. En parallèle de cet atelier de prises de vue, un poste de chargé de projets numériques a été créé. Ce noyau resserré permet une maîtrise complète de la production des données à la production de dispositifs de médiation numérique. Cette équipe contribue aussi à des projets menés en collaboration régulière avec d’autres institutions publiques : ministère de la Culture, INRIA (projet en cours avec
l’équipe MANAO, centre INRIA de l’université de Bordeaux, autour de la numérisation d’un trésor monétaire), IRIT (institut de recherche en informatique de Toulouse, projet Nenufar sur la numérisation des collections de la grotte du Mas d’Azil conservées dans différents musées), Université de Cergy, etc.

L’approche progressive développée en lien étroit avec les équipes du musées ou avec des partenaires clés favorise la création de dispositifs cohérents avec l’identité du musée : sobres, contextualisés, techniquement maîtrisés, et souvent transférables à d’autres usages. Il implique cependant une forte mobilisation humaine sur des profils polyvalents, et un équilibre à trouver entre ambition de diffusion numérique, capacité technique et soutenabilité à long terme.

Ces différents dispositifs numériques nécessitent aussi d’être intégrés à des pratiques et dans un discours de médiation globale. Compte tenu des spécificités liés à la situation administrative du musée (en tant que service à compétence nationale, les visites guidées et les ateliers sont délégués à des guides-conférenciers du GrandPalaisRmn), chaque nouveau dispositif est proposé, sur la base du volontariat, aucun lien hiérarchique n’existant entre le développement numérique et ces derniers.

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?

Le développement de projets numériques in situ au Musée d’Archéologie Nationale révèle plusieurs défis étroitement liés
à la nature de l’institution, à son fonctionnement en réseau et à son identité scientifique.

Le premier défi est celui de l’équilibre entre autonomie et structuration. Le modèle actuel repose sur une grande capacité de production interne, mais il reste fragile : peu de relais, peu de temps dédié à la coordination interservices, et une absence d’ingénierie consolidée pour capitaliser les expériences ou documenter les processus. Cette situation rend difficile la montée n puissance ou la reproduction des dispositifs dans d’autres contextes.

Sur le plan financier, le musée parvient à produire à coût réduit grâce à des ressources internes, mais cette économie
implique des limites fortes : rares sont les projets qui peuvent faire l’objet d’un développement technique avancé, ou intégrer des logiques d’évaluation à moyen terme. La fragilité budgétaire empêche aussi d’engager une vraie stratégie de diffusion ou de montée en échelle.

Le musée se confronte aussi à un défi propre à l’archéologie : faire comprendre des objets fragmentaires, complexes ou abstraits, sans les trahir. Le numérique peut y aider, à condition de ne pas sacrifier l’intelligibilité au spectaculaire. Il faut donc concevoir des dispositifs clairs, narratifs et accessibles, qui accompagnent le regard plutôt que de le remplacer. Ce travail suppose un effort constant de scénarisation, d’écriture, de médiation et de collaboration entre spécialistes et médiateurs.

Enfin, le Musée d’Archéologie Nationale évolue dans un environnement où les publics sont à la fois exigeants
sur le fond et familiers de formats interactifs : scolaires, passionnés, touristes culturels. Répondre à cette diversité tout en gardant une ligne éditoriale cohérente impose une vigilance sur le choix des outils, des partenaires et des récits. C’est tout l’enjeu d’une stratégie numérique à taille humaine, pensée comme une extension du musée plutôt qu’une rupture.

FICHE PROJET : Atelier exploration VR

À partir de l’une des visites virtuelles réalisées dans le cadre de la collection Grands sites archéologiques consacrée à la Grotte de Lascaux, un atelier autour de l’art pariétal a été conçu. Une triple expérience y est proposée : avec une mise en situation dans les collections du musée autour de la faune, de la flore, de la vie quotidienne et de l’univers symbolique de cet art, une immersion dans l’environnement de la grotte via un casque VR, puis, une mise en pratique sous forme d’atelier de peinture préhistorique. Cette médiation, fortement scénarisée et accompagnée humainement, permet aux visiteurs – notamment scolaires – de se repérer dans le temps long de la Préhistoire et de passer de l’image à l’action.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à Thomas pour sa contribution !