Julien Guiller s’est entretenu avec Charlotte Baugé pour présenter Lumière de Verre, un concept innovant né de sa rencontre avec l’artiste verrier Stéphane Petit. En s’inspirant de la lanterne magique, le duo projette de la lumière à travers du verre travaillé en relief pour sublimer le patrimoine, loin des flux numériques. De l’abbaye de Noirlac au château d’Azay-le-Rideau, leurs scénographies contemplatives transforment les monuments historiques et industriels. Une démarche qui met en avant artisanat d’art et ingénierie lumineuse.
Peux-tu présenter le concept de Lumière de Verre et son origine ?
La rencontre entre Stéphane Petit et Julien Guiller
Lumière de Verre est avant tout l’histoire d’une rencontre entre Stéphane et moi-même.
Nous nous sommes rencontrés il y a une vingtaine d’années, alors que Stéphane menait des recherches sur le thermoformage du verre.
Ces avancées ont ouvert la voie à la réalisation de grandes pièces de verre travaillées en relief. Notre four, par exemple, mesure deux mètres carrés, ce qui nous permet de travailler sur de très larges surfaces. La transparence était indispensable pour que la lumière les traverse, et la solidité du verre était tout aussi essentielle pour les projets verriers comme pour la Lumière de Verre. Stéphane a été l’un des précurseurs dans ce domaine.
Pour ma part, j’étais fasciné par les possibilités qu’offrait cette technique. Amoureux d’architecture contemporaine, je voyais dans le verre une véritable toile vierge, prête à être habillée de matière et de couleur.
Nous avons alors consacré beaucoup de temps à la recherche et au développement : tests, expérimentations et volonté de diffuser cette nouvelle approche du verre, déjà plus répandue en Allemagne et dans les pays du Nord. En France, il y a quinze ans, le « verre travaillé » évoquait encore principalement le vitrail ancien.
Du constat à la naissance du concept
La naissance du concept part de deux constats :
- L’observation dans les édifices anciens de projections lumineuses naturelles à travers les vitraux ;
- La découverte de l’histoire de la lanterne magique : premier appareil de projection, qui depuis le XVIIème, à partir d’une lampe à huile ou à pétrole projette une diapositive de verre peinte.
Nous sommes partis de cette base en y apportant certes la source électrique de haute puissance mais surtout l’innovation dans la diapositive de verre avec le travail en relief de la matière en plus de la peinture.
C’est ainsi qu’est née la lumière de verre. Nous avons également été influencés dans notre démarche par Chartres en Lumière, dont nous sommes originaires : un festival qui, depuis vingt ans, met en lumière une vingtaine de monuments six mois par an.
La professionnalisation de Lumière de Verre
Après une longue phase de recherche et d’expérimentation, nous avons mené de nombreux projets sous la forme d’un collectif en explorant le domaine de la projection dans le street art. Cela nous a permis d’appréhender le savoir-faire de scénographe tout en perfectionnant notre travail du verre.
En 2018, Lumière de Verre est véritablement née à un moment où le vidéo mapping connaissait un fort essor. Nous avons choisi de repartir d’une matière tangible, avec sa texture et sa granulométrie, pour créer une expérience sensorielle unique et contemplative.
Pour mettre en œuvre notre solution, nous avons conçu des « lanternes » permettant de concevoir des scénographies de manière adaptée. Leur format facilite leur intégration dans les monuments historiques. L’objectif était de diffuser une vraie lumière à l’inverse d’une lumière pixelisée, numérique. Mais également de promouvoir une approche contemplative et poétique de la mise en lumière.
Côté public, nous avons observé que près d’un tiers des visiteurs, souvent sensibles à l’art, percevaient immédiatement la singularité de cette lumière. Les deux autres tiers se montraient intrigués, mais parfois déconcertés par l’absence de mouvement. Nous avons donc beaucoup travaillé sur la médiation : panneaux explicatifs, mise en avant du processus artisanal, pédagogie sur la technique.
L’abbaye de Noirlac
Toutes ces étapes nous ont conduits à un projet abouti : celui de l’abbaye de Noirlac, en 2020. Nous avons travaillé sur l’ensemble du monument pour concevoir un parcours lumineux. Quatre saisons estivales consécutives y ont été présentées.
Jusqu’à 18 sources de lumière ont été installées, créant un parcours lumineux qui invitait le visiteur à se déplacer, à découvrir l’abbaye sous différents angles. Nous avons ajouté un accompagnement sonore, qui a largement contribué à favoriser la contemplation et l’immersion.
Ainsi, le spectateur découvre le monument sous un nouvel angle ; il se déplace, change de perspective, explore une nouvelle pièce, redécouvre l’édifice. Le visiteur devient lui-même acteur du mouvement. J’essaie depuis de toujours concevoir des scénographies qui invitent à la déambulation, plutôt que des projections figées sur une seule façade.
Sur quatre ans, un public fidèle s’est constitué. L’événement a permis de créer une véritable expression artistique et de toucher tous les publics. L’abbaye, réputée pour ses concerts et un public plutôt élitiste, peinait à attirer les habitants du territoire. Avec Lumière de Verre et la mise en lumière nocturne, nous avons réussi à les faire revenir et à les fidéliser.

Diffusion du concept
Nous avons depuis collaboré avec de nombreux monuments et acteurs culturels, notamment le festival de musique baroque d’Ambronay pendant deux étés. Notre travail se marie particulièrement bien avec la musique classique, dont le public, contemplatif, est sensible à cette forme d’art.
Nous travaillons également avec les monuments nationaux : notre solution est moins coûteuse qu’un spectacle vidéo de grande envergure (allant de 10 000€ à 40 000€, selon la durée d’exploitation et les contraintes techniques et matérielles du projet) et présente des contraintes techniques réduites, ce qui nous permet de nous adapter à différents lieux. Notre démarche, entre artisanat d’art et valorisation du patrimoine, sublime le monument en le révélant par la lumière et le verre.
Peux-tu revenir sur l’un de tes projets les plus marquants et expliquer comment s’est déroulée la collaboration avec les institutions patrimoniales ?
J’ai un attachement particulier pour Noirlac, car nous y avons travaillé pendant quatre saisons et c’est là-bas que c’est vraiment révélé notre concept. Travailler quatre étés consécutifs sur un même monument oblige à se renouveler et à repousser sa créativité. La première année, la difficulté est surtout technique : il faut s’approprier les espaces et leurs contraintes. Dès la deuxième année, le défi devient artistique : proposer de nouvelles créations pour surprendre à nouveau le public.
Nous avons également travaillé sur l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, transformée en musée d’art moderne par le Centre des Monuments Nationaux. Ce lieu, isolé en pleine campagne et abritant la deuxième collection d’art moderne après le Centre Pompidou, nous a offert un terrain d’expérimentation unique pour les nocturnes inaugurales.
Dans nos collaborations avec des lieux patrimoniaux, le plus important est l’implication des équipes : c’est l’un des aspects les plus enrichissants dans mon travail. Le fait d’impliquer l’ensemble des équipes est primordial pour moi et pour le rendu final de la scénographie et de la diffusion même de l’expérience.


Quels sont les enjeux majeurs dans la conception de tes projets, entre artisanat et technologie ?
Les premiers enjeux sont techniques. Nos rétroprojecteurs, très puissants, étaient fabriqués et distribués uniquement en Allemagne. Nous souhaitons à terme développer nos propres sources lumineuses, peut-être à base de LED, pour gagner en puissance et en autonomie.
La taille du monument et la distance d’installation sont également déterminantes : nos lanternes ne disposent pas de zoom et doivent être positionnées au maximum entre 15 et 20 mètres pour obtenir l’intensité souhaitée. Les dispositifs doivent rester discrets en journée, résistants aux intempéries et simples à mettre en place.
La pollution lumineuse est aussi une autre contrainte : travailler dans des lieux isolés comme des abbayes ou des châteaux est un plaisir, car l’obscurité permet un rendu optimal. Plus on se rapproche des villes, plus le flux lumineux environnant perturbe le résultat.
Nous intervenons aussi en intérieur, notamment dans des expositions, où nous présentons les diapositives de verre comme de véritables pièces muséales mais aussi dans des pièces où les dimensions le permettent.

Quel est le modèle économique de Lumière de Verre ?
Nous avons commencé avec des installations semi-permanentes, notamment avec Chartres en Lumière, qui nous a permis de tester la résistance de nos dispositifs sur une période de six à neuf mois.
Aujourd’hui, nous privilégions les projets ponctuels ou événementiels, d’une durée pouvant aller jusqu’à trois mois. J’apprécie d’ailleurs ce caractère éphémère, qui renforce la dimension magique de l’expérience. Néanmoins, nous aimerions développer une solution technique pour des installations permanentes, notamment sur des bâtiments contemporains.
Nous cherchons aussi à diversifier nos secteurs d’activités : événementiel d’entreprise, mise en lumière d’usines, afin d’explorer de nouveaux territoires artistiques et de toucher un public plus large. Nous venons de finaliser notre première saison au château d’Azay-le-Rideau avec la Flânerie nocturne, réalisée dans le cadre du 5ème centenaire du Château du 16 juillet au 23 août. Un événement qui a accueilli 15000 personnes !

Un grand merci Julien pour ta disponibilité !
Charlotte BAUGÉ