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30 juin 2025

L’hospitalité au cœur de la vie des lieux culturels

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L’hospitalité consiste, de façon généreuse, à accueillir l’autre sans condition. De cette notion centrale dans son œuvre, le philosophe Jacques Derrida considérait qu’« IL N’Y A PAS de culture ni de lien social sans un principe d’hospitalité« . Elle a d’ailleurs été abordée lors d’une journée d’études récemment organisée sur l’hospitalité par les élèves conservatrices et conservateurs de l’Institut national du patrimoine. Dans les lieux culturels, l’hospitalité serait donc centrale pour s’ouvrir à une large diversité de publics et créer des liens, parfois inattendus, renouvelant profondément l’expérience de visite. Très concrètement, cette notion peut se manifester dans l’ensemble des fonctions classiques d’un lieu patrimonial lorsqu’il porte soin à l’accueil de ses visiteurs, dans toutes leurs diversités dans une logique d’inclusion et d’accessibilité, à leur accompagnement ou à leur expérience de visite (et ce de façon étendue, à la boutique, restauration gastronomique, etc.). 

Il permet aussi d’ouvrir à d’autres publics grâce à une programmation hybride et inédite positionnant les sites patrimoniaux vers des logiques de tiers lieux, à la croisée de nouvelles activités autour de l’accueil inconditionnel, du soin, de l’hébergement ou de la gastronomie. 

Le 22 mai 2025, Museum Connections organisait avec {CORRESPONDANCES DIGITALES] un meet-up permettant d’illustrer différentes formes d’hospitalités développées dans des lieux patrimoniaux. Deux retours d’expériences ont permis d’évoquer la dimension sociale et stratégique pour le patrimoine que recouvre l’hospitalité. Le premier a permis de partager les premiers résultats et retours d’expériences d’une étude dédiée aux sites patrimoniaux ayant développé des tiers lieux réalisée par l’Ecole de Chaillot et France Tiers Lieux en lien avec le programme Réinventer le patrimoine. Le deuxième est revenu sur la grande générosité de la programmation culturelle de la Cité internationale de Gastronomie et du  Vin de Dijon où la gastronomie est déclinée comme l’exhausteur de goût d’une expérience de visite aux multiples facettes.

L’hospitalité : de la réinvention de l’accueil des publics à la transformation d’un lieu culturel en tiers lieu.

La réhabilitation d’un lieu patrimonial peut être l’occasion de lui redonner une seconde vie en y intégrant de nouvelles activités, voire, en faire un lieu à la croisée d’une variété de fonctions : un tiers lieu. 

Lors du meet up « faire d’un lieu culturel un lieu d’hospitalité« , Delphine Aboulker, Directrice-adjointe de l’École de Chaillot, a présenté l’étude réalisée récemment par l’Ecole de Chaillot et France Tiers Lieux sur des retours d’expériences de sites patrimoniaux ayant ouvert leurs activités dans une logique de tiers lieux. Commanditée par Atout France dans le cadre du programme Réinventer le patrimoine, cette étude est à destination des élus, acteurs publics, associatifs et porteurs de projet privé et a été réalisée par une équipe multidisciplinaire constituée de rédacteurs Architectes du Patrimoine et Opérateurs. 

Elle a pour but d’explorer les enjeux architecturaux et opérationnels qu’impliquent le développement d’un tiers lieu dans des sites non pensés à l’origine pour accueillir ces activités (cette étude est à retrouver ICI).

4 lieux emblématiques y font ainsi l’objet de retours d’expériences : hôtel Pasteur, couvent des Clarisses, château de Jossigny et citadelle de Vauban. 5 fiches pratiques viennent à compléter cette analyse sur : 

  • Les diagnostics en termes de patrimoine et territorial avant de réactiver le site
  • La construction d’une programmation ancrée dans le territoire avec des acteurs locaux
  • Le modèle de gouvernance partagé entre acteurs locaux et experts
  • La question de la réglementation
  • Le modèle économique

Afin d’illustrer les enjeux abordés dans cette étude, Delphine Aboulker a dévoilé un retour d’expérience qui y a fait l’objet d’une analyse approfondie : le projet de l’Hôtel Pasteur de Rennes. Situé en plein centre-ville dans une ancienne faculté dentaire désaffectée de 6000 m², 800 m² de cet hôtel sont aujourd’hui dédiés à un tiers-lieu. À l’initiative de la collectivité, l’architecte Patrick Bouchain a été mandaté pour mettre en place une permanence architecturale. 

Vue des façades de l’Hôtel Pasteur à Rennes.

Celle-ci visait à réaliser les aménagements minimums requis et à inviter progressivement des acteurs locaux, notamment du secteur médical, à s’approprier les espaces. L’objectif était de transformer le bâtiment en « une pièce de plus dans la ville »

Après une phase d’expérimentation de deux ans, la ville a décidé de pérenniser le projet en y intégrant des fonctions manquantes sur le territoire, telles qu’une école maternelle et un Édulab destiné à initier les adolescents au numérique. Une société d’économie mixte est devenue maître d’ouvrage, et une association collégiale a été créée pour gérer le tiers-lieu. Grâce à un financement de 11 millions d’euros de la Banque des Territoires, des travaux de réhabilitation ont été engagés pour créer les nouveaux équipements tout en conservant les 800 m² du tiers-lieu. 

Ainsi, le projet a eu un impact sociétal fort, tout en valorisant l’édifice sur les plans architectural et patrimonial, grâce à une requalification des espaces respectueuse de l’identité du lieu et une offre de convivialité inscrite dans la ville et accessible à tous. L’accès au monument est ouvert à tous et toutes dans une logique de gratuité et de libre participation monétaire, permettant à toute personne de proposer une activité sur une durée allant de trois jours à trois mois.

Vues sur les activités développées au sein de l’hôtel Pasteur et les nouvelles fonctions du lieu.

Un tel exemple démontre les changements profonds et structurels que peuvent induire l’hospitalité dans la rénovation même d’un monument, dans son positionnement stratégique et dans chacune de ces activités. Un autre exemple a été partagé lors de notre meet-up pour mettre en avant la façon dont la programmation d’un équipement culturel peut se décliner dans une variété d’activités autour d’un axe fort tel que la gastronomie dans une logique d’attractivité territoriale. Le repas gastronomique des français ayant été inscrit récemment sur la liste représentative du patrimoine immatériel de l’Unesco, il est au cœur de l’expérience de visite de la Cité internationale de la Gastronomie et du Vin de Dijon ouverte récemment. Au-delà de l’aspect culinaire, le repas, tel qu’il est envisagé en France, est l’un des symboles de l’hospitalité, il représente l’esprit d’accueil, de convivialité et de partage inhérent à cette notion.

L’hospitalité comme exhausteur de goût et de parcours de visite

Véritable vecteur de ressources propres pour les lieux patrimoniaux, la restauration dans les lieux patrimoniaux a déjà fait l’objet d’échanges avec les équipes de la Cité du Vin de Bordeaux et de Paris Musées lors d’un précédent Meet up avec Museum Connections. Selon une étude d’Atout France, pas moins de 48,4% des sites possèdent une offre de restauration. Cette offre de restauration permettrait de multiplier par 1,4 le revenu global par visiteur (soit, en moyenne, 26,6% de leurs ressources propres – sur une base de 350 sites). 

Au-delà de cet aspect économique, elle peut faire l’objet d’une programmation globale basée sur un pouvoir symbolique particulièrement puissant. C’est ainsi que Zoé Blumenfeld-Chiodo, Directrice de la valorisation du patrimoine de la Ville de Dijon a évoqué l’ensemble des activités portées par la Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin à Dijon lors de notre dernier meet-up. La Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin s’inscrit dans un réseau de 4 Cités de la gastronomie animé par la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires (Dijon, Lyon, Paris-Rungis, Tours). A Dijon, la Cité s’ancre dans un ensemble de spécificités locales.

L’hospitalité y est ancrée dans l’histoire même du lieu. Située dans un ancien hôpital, vidé de ses services dans les années 1960 et abandonné en 2015, la Cité a été pensée dans le respect de ce patrimoine mais aussi avec la volonté de s’ancrer dans la filiation de ces fonctions et valeurs hospitalières. La réhabilitation des différents bâtiments a ainsi été menée pour ouvrir le site sur la ville et sur une diversité de modalités d’accueil : pour y dormir (avec un hôtel), y vivre (logements réhabilités), y découvrir la ville (office de tourisme et centre d’interprétation du patrimoine : le 1204), s’y former (centre de formation porté par l’Ecole Ferrandi), s’y restaurer bien sûr, entreprendre (Village by CA), y flâner (avec l’écoquartier) ou s’y cultiver (cinéma, expositions).

En termes de gouvernance, le projet a été pensé dans une logique de complémentarité entre les expertises et les métiers : d’un côté, la collectivité porte les fonctions à vocation culturelle, de l’autre, des acteurs privés apportent leurs compétences spécifiques pour enrichir l’offre et assurer son exploitation. En combinant les activités et les acteurs autour d’un sujet commun, la Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin devient le lieu d’accueil d’une grande diversité de publics locaux, touristiques, professionnels ou étudiants. 

Un quartier entier réhabilité pour en faire un lieu d’accueil  particulièrement diversifié. 

Plus spécifiquement, l’offre culturelle de la cité propose une programmation pluridisciplinaire renouvelée régulièrement, grâce à :

  • Ses trois espaces dédiés de façon permanente au Repas gastronomique des français : petit théâtre du bien manger et du bien boire, en cuisine et la chapelle des climats et des terroirs ;
  • Un espace d’exposition temporaire ;
  • Un centre d’interprétation d’architecture et du patrimoine (le 1204 sur l’histoire de Dijon et l’ancien hôpital général) ;
  • Et, un ensemble d’animations autour des valeurs du bien manger à la française.  

Les différents espaces de la Cité de la Gastronomie et du Vin de Dijon.

Pour ce qui est des expositions temporaires. Depuis 2022, chacune d’entre elles a favorisé une approche multidisciplinaire et partenariale ouvrant ainsi les thématiques abordées à d’autres publics. C’est le cas, par exemple, de l’exposition Croquez ! réalisée en collaboration la Cité de la BD d’Angoulême ouvrant ainsi des liens fertiles entre bandes dessinées et gastronomie.

Pour garantir la cohérence globale de ces activités, un suivi scientifique est assuré depuis 2017 par un Comité d’Orientation Stratégique et par des comités scientifiques propres à chaque exposition temporaire.


Ces différents exemples illustrent donc la façon dont la notion d’hospitalité peut irriguer la programmation de lieux culturels. Nécessaire pour ouvrir à d’autres publics dans une logique de démocratisation culturelle, elle peut aussi enrichir les missions d’un site patrimonial et l’ouvrir à d’autres enjeux sociétaux. Une telle démarche induit de repenser le lieu, ses espaces et ses fonctionnalités pour héberger ces nouvelles missions. Elle implique aussi un repositionnement stratégique en termes de gouvernance, de partenariats et d’ancrage territorial pour faire passer cette belle notion symbolique qu’est l’hospitalité en tout un ensemble d’actions concrètes au service d’une diversité de publics.

Charlotte BAUGE et Antoine ROLAND