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3 juillet 2023

L’intelligence artificielle au cœur de l’expérience visiteur : une sélection d’études de cas à l’international.

Table des matières

Musée Sound & Vision à Hilversum, Pays-Bas. Photo Daria Scagliola et Stijn Brakkee

Si l’on parle beaucoup ces temps-ci beaucoup de l’usage de l’intelligence artificielle dans les musées d’art l’usage de l’IA dans les musées de société et de sciences a été l’un des sujets abordés lors du Digital Summit proposé par MuseumNext les 15 et 16 mai derniers.

Donner à voir, à vivre et à comprendre des collections de façon radicalement nouvelle, engager les publics dans une expérience visiteur qui met l’intelligence artificielle au cœur de parcours muséographiques repensés, c’est ce qu’ont fait le MIT Museum et le musée des médias néerlandais Sound & Vision pour leur réouverture récente.

Le recours à l’intelligence artificielle permet de franchir une nouvelle étape dans le rapport interactif et personnalisé aux collections, ce sur quoi se fonde également une innovation radicale dans le champ du patrimoine mémoriel comme le montrent les expérimentations de la USC Shoah Foundation en Californie.

Puissantes dans leur capacité à embarquer les publics et à vulgariser des thématiques historiques, mémorielles, scientifiques ou des faits de société, ces innovations ne sont pas sans poser des questions relatives à la liberté individuelle. 

1. L’EXPÉRIENCE VISITEUR D’UN MUSÉE DE SOCIÉTÉ RÉINVENTÉE GRÂCE À LA RECONNAISSANCE FACIALE : LE CAS DU MUSÉE DES MÉDIAS SOUND & VISION AUX PAYS-BAS

A quoi devrait ressembler un musée des médias aujourd’hui ? Comment concevoir, à l’ère des social media, où tout un chacun est producteur et non plus simple consommateur de médias, une expérience muséographique pertinente ?

C’est à ce défi que le musée hollandais des médias Sound & Vision  (Neutelings Riedijk architects) situé à Hilversum – l’une des plus importantes collections de médias au monde -, a souhaité répondre en repensant sa muséographie et en créant, grâce à l’intelligence artificielle, un nouveau parcours interactif, personnalisé et immersif à travers le paysage médiatique contemporain, des médias traditionnels au social media.

A l’entrée du musée, le visiteur est invité à créer un profil via l’application Mediamuseum et à indiquer son lieu de résidence, son âge et ses préférences en termes de consommation médiatique. Il doit, par ailleurs, créer son profil en se laissant photographier dans des installations dédiées. Cela lui permettra de vivre une expérience de visite complètement personnalisée où chacune des cinquante installations interactives se déclenchera par la reconnaissance faciale de ce visiteur..

Musée Sound & Vision, zone « Informer »

Le parcours ainsi proposé est divisé en plusieurs zones : Partager, Informer, Vendre, Raconter et Jouer. En point d’orgue, une gigantesque installation nommée « Mediareactor », composée d’écrans LED qui s’étalent sur une surface de 300 mètres, relie les différentes zones du parcours. Elle met non seulement en scène le flux infini d’informations qui nous submergent quotidiennement, mais aussi le rôle du visiteur « producteur » : les contenus issus des parcours personnalisés se mêlent aux archives du musée et au flux de données, incorporant ainsi l’avatar du visiteur-producteur au sein même du musée.

Musée Sound & Vision, « Mediareactor »

S’il convient certainement de saluer cette approche résolument innovante d’une thématique telles que celles de notre rapport aux médias,  le concept soulève néanmoins quelques interrogations.

En quoi cette expérience peut-elle contribuer efficacement à l’objectif affiché d’éducation aux médias dans la mesure où elle se construit à partir de notre « profil » et de nos « préférences » ? Ne sommes-nous pas condamnés à évoluer dans une sorte de Google géant, nous limitant à notre zone de confort et nous empêchant d’aller au-delà de notre horizon connu ? Le musée a anticipé cette question et assure qu’au-delà des contenus liés à notre profil et à nos préférences, l’algorithme a justement été conçu pour nous embarquer au-delà de nos habitudes médiatiques.

Mais jusqu’où va la promesse de l’expérience personnelle qui est au fondement du recours à l’intelligence artificielle ? Si un couple du même âge, partageant le même lieu de résidence, homogène en termes de catégorie socio-professionnelle, visite l’exposition, en quoi l’expérience de l’un diffèrera-t-elle de celle de l’autre ? Difficile d’en juger à distance, il nous faudrait nous rendre sur place pour nous en rendre compte.

Aussi, quid de la protection des données personnelles, à partir desquelles se nourrit le parcours ? L’équipe du musée se veut rassurante sur cet aspect en précisant que toutes les données personnelles et photos de profil rejoignent le temps de leur utilisation un circuit fermé propre au musée et sont supprimées tous les soirs à la fermeture.  Et pour ceux d’entre nous qui ne souhaiteraient pas se prêter au jeu de la création de profil, des QR codes intégrés au parcours sont prévus, permettant d’effectuer le parcours de façon anonyme. S’il faut saluer le fait que le visiteur a le choix entre créer un profil ou pas, se pose néanmoins la question de la nature de l’expérience dans ce cas précis.

Quand bien même le recours à l’intelligence artificielle soulève quelques interrogations, son déploiement au fondement même d’un parcours scénographique dédié à l’éducation aux médias et à la citoyenneté se distingue par son originalité et par la recherche d’une réelle interactivité – le musée est d’ailleurs présenté comme « le premier musée au monde qui s’adapte en permanence aux actions des visiteurs. »

La question de l’adaptation est précisément aussi au cœur de la problématique de la durabilité du parcours : si le musée donne à voir une photographie juste du paysage médiatique actuel, qu’en sera-t-il d’ici 5 ans au vu de l’évolution rapide du panorama des social media ? L’équipe du musée et le studio qui a conçu le parcours (Tinker imagineers) ont naturellement anticipé cet enjeu et prévu un dispositif capable d’évoluer au même rythme que les pratiques du visiteur-producteur de médias – un coup de maître.

Adaptabilité et interactivité : deux attributs de l’intelligence artificielle appliquée au secteur muséal qui permettent de mettre en scène efficacement des sujets de société en mouvement perpétuel, ou encore des concepts et des idées, comme c’est le cas au musée du MIT.

2. L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE COMME OUTIL DE MÉDIATION DE CONCEPTS SCIENTIFIQUES ET OBJET DE COLLECTION : LE CAS DU NOUVEAU MUSÉE DU MIT

MIT Museum, Höweler+Yoon architects

Mettre la pensée scientifique à la portée de tous et représenter des idées on ne peut plus complexes de manière ludique et engageante, c’est l’objectif que s’est fixé le musée du MIT (Höweler+Yoon architects) pour sa réouverture en 2022. Le MIT a créé un nouveau parcours muséal qui invite, sur plus de 20 000 m2, à explorer les innovations de l’Institut dans le champ des matières STEAM (Science, Technologie, Ingénierie, Art et Mathématiques), en proposant notamment plus de 20 expériences interactives produites par Bluecadet. L’idée n’étant pas de juxtaposer les résultats scientifiques mais de mettre en scène comment la recherche et l’innovation façonnent notre monde, quoi de plus pertinent que d’intégrer l’intelligence artificielle à la fois comme objet muséal et comme véhicule de l’expérience visiteur.

Arrêtons-nous sur quelques-uns des dispositifs interactifs proposés : en début de parcours, sur un vaste écran, The Window offre une visualisation ludique et générative de la communauté du MIT tout en présentant les innovations radicales qui la caractérisent, avec pour objectif de souligner le fait que le MIT est une « collection unique de personnes exceptionnelles ».  Les visiteurs sont invités à y ajouter leurs propres avatars, qui bondissent joyeusement à la surface de l’écran.

MIT Museum, The Window

Plus loin, une installation permet d’expérimenter l’IA en invitant les visiteurs à écrire des poèmes avec l’aide du logiciel informatique d’Open AI GPT-3, qui a ici été entraîné spécifiquement à cet effet.  Les visiteurs peuvent à tour de rôle s’essayer à l’écriture poétique avec l’IA interactive, qui suggère ses propres contributions en fonction des données fournies par l’utilisateur. Lorsqu’un visiteur est satisfait de son poème, il peut l’enregistrer et le rendre visible sur les écrans incurvés de l’installation.

Si ici aussi la question de la protection des données personnelles se pose, saluons le fait que cette innovation technologique révolutionnaire qu’est l’IA permet à des musées de réinventer la manière dont ils engagent le visiteur dans une mise en scène radicalement nouvelle.

Néanmoins, parmi les lieux présents au Digital Summit où l’innovation liée à l’intelligence artificielle est peut-être la plus puissante figurent les musées et lieux de mémoire liés à la Shoah.

3. GRÂCE À L’IA, UNE APPROCHE RENOUVELÉE DU PATRIMOINE MÉMORIEL À LA UNIVERSITY OF SOUTH CALIFORNIA SHOAH FOUNDATION ET DANS SES LIEUX PARTENAIRES

Face à la menace du désintérêt des jeunes générations, à la montée de l’antisémitisme, et dans le contexte de la disparition des derniers survivants, l’on voit émerger une nouvelle génération de projets numériques liés à la mémoire de l’Holocaust. De la version numérique du musée Yad Vashem sur Minecraft au film en réalité virtuelle Triumph of the Spirit , en passant par les publications sur TikTok du mémoire Mauthausen en Autriche pour ne citer que lui, les initiatives cherchant à raviver la mémoire de la Shoah et à toucher les jeunes publics se multiplient.

A l’occasion du Digital Summit a été présenté le magnifique projet des « biographies interactives ». Intitulé Dimensions in Testimony et mené par la University of South California Shoah Foundation et de nombreux musées partenaires, la mémoire de survivants de la Shoah est conservée et rendue « vivante » grâce à des technologies audiovisuelles de pointe et à l’intelligence artificielle. Lors du Digital Summit, le projet a été présenté par Shannon Biedermann, curatrice du Sydney Jewish Museum, où il est montré au sein de l’exposition Reverberations: A Future for Memory – Sydney Jewish Museum.

Dimensions in Testimony, Sydney Jewish Museum

Grâce à « Dimensions in Testimony », il est possible d’échanger en temps réel avec les derniers survivants de la Shoah et avec ceux qui sont décédés récemment.

Vous est-il difficile de parler de ce qui vous est arrivé ?

Quelle est la pire des choses dont vous avez été témoin dans un camp de concentration ?

Pendant le tournage de Dimensions in Testimony, USC Shoah Foundation

C’est ce type de questions qui ont été posées à des survivants, qui ont été interviewés et filmés en pied, sur fond vert, entourés de 23 caméras.  En tout ce ne sont pas moins de 1000 questions qui leur ont été posées, et chaque réponse a été enregistrée dans un clip vidéo distinct. Grâce à la technologie du traitement automatique du langage naturel (NLP), « Dimensions in Testimony » associe les termes de recherche à la réponse la plus appropriée et diffuse le clip vidéo associé, ce qui donne lieu à une expérience de type conversationnel.

Fondée par Steven Spielberg 1994, la USC Shoah Foundation, en partenariat avec le USC Institute for Creative Technologies, a déployé ce projet dans plus de 12 musées et lieux de mémoire aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Australie, et en ligne sur sa plateforme éducative . Des initiatives similaires ont été entamées ailleurs, notamment en Europe au sein de l’Université de Munich.

Nous avons testé l’expérience en ligne sur IWitness en posant au survivant Pinchas Gutter la question délicate « Pouvez-vous pardonner ? », et sa réponse – poignante – nous a été donnée en version audio et par écrit, voir ci-dessous.

Dimensions in Testimony sur IWitness, Pinchas Gutter

Peut-on imaginer « expérience » de mémoire plus bouleversante ? Pensée comme un dispositif pédagogique, cette interaction digitale on ne peut plus émouvante est accessible par tout un chacun et mériterait sans doute d’avoir un vaste écho international, dans les écoles, les universités, et bien au-delà.

C’est sans doute l’esprit d’une version légèrement différente des biographies interactives qui a été lancée le 7 juin dernier dans les locaux de Meta à Berlin en partenariat avec le Congrès juif mondial, ainsi que nous avons pu le découvrir indépendamment du Digital Summit.

A Berlin, la conversation a pu se faire via un casque de réalité virtuelle, en anglais ou en allemand, et grâce à la technologie XR des dessins évoquant des souvenirs de la survivante Inge Auerbacher surgirent en parallèle de l’« expérience conversationnelle ». L’application est disponible gratuitement en ligne .

Offrir via l’intelligence artificielle une expérience cognitive et / ou émotionnelle nouvelle de sujets tels que le paysage médiatique, la recherche scientifique, la mémoire, apparaît comme un atout majeur pour la mise en scène et la médiation de contenus largement intangibles. Dès lors que les problématiques liées aux libertés individuelles sont bordées, l’intelligence artificielle placée au cœur d’une expérience muséographique embarque le visiteur dans une démarche de co-construction et offre de vastes opportunités pour les musées et sites liés au monde des idées, des concepts et de l’histoire.

Annabelle Türkis