Du numérique immersif à l’intelligence artificielle, ces dispositifs cristallisent l’ambivalence du discours de l’innovation : à la fois nécessaire pour renouveler les formes de médiation du patrimoine, mais parfois réducteur face à la complexité des enjeux techniques, économiques et culturels. Cette étude, réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES], vise à dresser un état des lieux des pratiques et à identifier des dynamiques inspirantes. Elle est structurée en deux volets :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

La disparité territoriale des musées
Quelle répartition des musées sur le territoire national ?
Actuellement, plus de 1 200 musées bénéficient de l’appellation « Musées de France ». La majorité de ces musées est concentrée autour des grandes agglomérations et sont répartis sur le territoire national de la façon suivante :

Durant l’année 2023, les musées en France ont enregistré environ 73,2 millions de visiteurs. En termes de visiteurs, les jeunes publics représentent une fréquentation de 16,4 millions de visiteurs dont 4,9 millions de publics scolaires. En termes de non visiteurs, d’après les statistiques de 2019, les catégories modestes ainsi que les non ou peu diplômés, les ouvriers, les personnes au foyer et les habitants de communes rurales et de petites communes sont toujours surreprésentés en 2024. En 2024, les seniors (retraités, 60 ans et plus) sont désormais également surreprésentés (+ 17%) parmi les non-visiteurs des musées et expositions temporaires .
La répartition de la fréquentation de ces différents musées est très diversifiée selon les régions :
- L’Île-de-France concentre 42,6 millions d’entrées, loin dévant toutes les autres régions ;
- Certaines régions comme l’Auvergne-Rhône-Alpes (3,7 millions), les Hauts-de-France (3,6 millions) et Provence-Alpes-Côte d’Azur (4,6 millions) enregistrent des chiffres significatifs ;
- Tandis que d’autres comme la Corse (329 000) restent en retrait.
Quels impacts sur les moyens et ressources alloués à la médiation numérique ?
Compte tenu de la grande disparité territoriale d’implantation des musées en France, il semble nécessaire de mettre en avant la diversité des moyens et réseaux mobilisables favorisant l’essor de projets de médiation numérique selon la localisation géographique de ces établissements.
À titre d’exemple :
- En Région Nouvelle-Aquitaine, la création de l’association Conseil des musées (Alienor.org) en 1994 (plus de 50 établissements en 2025 localisés sur toute la Région Nouvelle-Aquitaine) a favorisé la réalisation de nombreux projets numériques mutualisés : expositions virtuelles, applications mobiles, bases de données, numérisation 3D. Par ailleurs, l’appel à projets Cultures Connectées – PNV porté par la DRAC et la Région accompagne depuis quelques années les acteurs culturels dans la création de projets de médiation numérique culturel.
- En région Hauts-de-France, la présence de nombreuses associations telles que Musenor (association des professionnels des musées des Hauts-de-France – 86 membres), PROSCITEC (association de promotion du patrimoine des métiers – 120 membres) ou Mem’Histo (réseau des musées d’histoire et de mémoire contemporaines des Hauts-de-France – 15 membres) favorisent la mise en réseau, voire, la mutualisation de projets de numérisation et de médiation numérique des musées du territoire. Dans ce cadre, l’appel à projets « Applications et dispositifs numériques innovants (ADNI) »17 lancé en 2017 par la DRAC Hauts-de-France, a permis de financer 10 à 15 projets par an (soit, 90 projets depuis 2018 portés de 30 à 40 % par des musées pour un montant moyen d’environ 20 000 €).
- La région Auvergne-Rhône-Alpes bénéficie d’une forte concentration d’établissements muséaux dans les métropoles telles que Lyon, Grenoble ou Clermont-Ferrand, contrastant avec la dispersion des musées en zones rurales ou montagneuses. Pour pallier cette disparité, le Réseau des musées d’Auvergne a joué un rôle structurant dans la mutualisation des moyens techniques et humains pour la numérisation des collections. De plus, l’Agence Auvergne-Rhône-Alpes Spectacle Vivant accompagne les structures muséales dans la montée en compétences via des formations et des ateliers collaboratifs. Côté financement, le dispositif régional « Patrimoine et Numérique »,
en partenariat avec la DRAC, soutient des projets intégrant des innovations technologiques dans la valorisation des patrimoine Les aides peuvent atteindre jusqu’à 40 % des dépenses éligibles, avec un plafond de subvention de 40 000 € par projet. - En Bretagne, la dynamique régionale repose sur un tissu dense de musées de territoire et d’écomusées, souvent gérés par des collectivités ou des associations. La Fédération des écomusées et des musées de société (FEMS), très active en Bretagne, a permis une synergie entre les structures autour de projets numériques adaptés à des ressources limitées. Par ailleurs, concernant la dynamique de médiation numérique dans les musées bretons, il est intéressant de se référer à des initiatives telles que la collection numérique régionale développée par l’association Bretagne Musées. Depuis 2023, cette initiative vise à constituer une collection composée de reproductions numériques de collections conservées dans les musées et institutions culturelles bretonnes. Cette collection est également valorisée via le dispositif des Micro-Folies, déployé par l’établissement public de la Villette et l’État.
- La région Bourgogne-Franche-Comté compte près de 100 musées labellisés « Musées de France », avec un maillage territorial mêlant zones rurales et pôles urbains (Dijon, Besançon). Face aux disparités d’accès aux ressources numériques, plusieurs leviers ont été mobilisés. Les appels à projets PNV (Programme de Numérisation et de Valorisation – DRAC) sont un soutien régulier aux musées pour des projets numériques (bases de données, parcours interactifs). Du côté des musées, l’association des Musées de Bourgogne-Franche-Comté facilite la mutualisation et le partage de compétences entre établissements à l’échelle régionale. Enfin, le projet de la Galerie Numérique de Bourgogne est une plateforme régionale valorisant le patrimoine par la 3D, la réalité augmentée ou des films
immersifs. Ces initiatives sont, pour la plupart, rendues possibles grâce à l’intervention de la région Bourgogne-Franche-Comté et son programme à destination des usages innovants du numérique.
Une diversité des collections et des fréquentations
Le principal apport de l’étude réside dans la notion de durabilité, envisagée sous plusieurs dimensions : environnementale, économique, organisationnelle, technologique.
Les musées d’art
Ce sont les plus nombreux. Issus des anciennes collections privées, ils rassemblent peintures, sculptures, antiquités, moulages. Parmi les types de musées d’art, on peut mentionner les musées des Beaux-Arts, les musées d’art moderne, les musées d’arts décoratifs, les musées d’art contemporain, les musées d’art et d’histoire, les musées d’art sacré, les musées d’art naïf, les musées d’art et d’archéologie, les musées d’art et d’Industrie.
Les musées d’histoire
Parmi les musées d’histoire, notamment :
- Des lieux de mémoire : Ces structures ont pour mission de transmettre l’histoire et la mémoire des conflits contemporains de 1870 à aujourd’hui, tout en contribuant au développement du tourisme de mémoire selon le réseau des musées et mémoriaux des conflits contemporains (RMMCC) animé par le ministère des Armées.
- Les musées d’archéologie : Ils dédient leur activité à l’étude des civilisations humaines passées à partir des monuments et objets qui en subsistent. Ils jouent un rôle essentiel dans la conservation et l’interprétation de ces vestiges. De nombreux musées en France abritent une collection archéologique. D’autres sont entièrement dédiés à cette discipline.
Les musées de société
Selon la FEMS, l’écomusée [comme le musée de société] est un espace public, il réunit des hommes et des femmes autour de projets communs pour le territoire et ses habitants. Cet espace ouvert et permanent met en débat les questions liées à l’évolution de la société, et est investi par des publics : acteurs (bénévoles), agents (salariés), visiteurs, membres d’une
communauté territoriale ou professionnelle (…). Ces projets prennent appui sur les patrimoines naturels, culturels, matériels et immatériels pour développer le territoire et ses activités (…). L’écomusée est un processus ; les Hommes et les projets peuvent changer en fonction des évolutions du territoire.
Les musées de sciences et techniques
Les musées de sciences et techniques divulguent, au moyen d’une approche sensible et pédagogique, des savoirs concernant un large spectre allant des sciences exactes aux sciences humaines et sociales, en passant par les diverses techniques, les objets de la vie quotidienne et les sites industriels. L’histoire naturelle est considérée comme une discipline à part entière et ne relève pas de la notion de sciences et techniques. Parmi ces musées, également appelés centres de sciences, sont également comptés les Cités.
Les Muséums étudient l’histoire naturelle à savoir l’ « Étude descriptive et méthodique des corps, des organismes observables dans la nature » (Dictionnaire de l’Académie française).

Quels impacts sur les moyens et ressources alloués à la médiation numérique ?
Les différentes typologies de collection peuvent induire la mobilisation de ressources et de moyens spécifiques : données ou contenus numériques, matériels ou équipements, etc. Différentes approches peuvent ainsi être mises en œuvre plus spécifiquement dans certains musées.
Les musées d’archéologie
La réalisation de recherche par les équipes du musée ou la collaboration régulière avec des chercheurs et des laboratoires de recherche peut favoriser :
- L’équipement du musée pour développer des projets de médiation numérique en interne : ateliers de conception ou de prises de vue, outils de captation, de fabrication ou de diffusion (drones, imprimantes 3D, casques de réalité virtuelle).
- La création et mise à disposition de représentations numériques 3D créées par des laboratoires, studios de création ou autres équipements culturels sous la forme de supports de médiation ou expériences immersives.
Exemple : L’expérience en réalité virtuelle Lady Sapiens a été réalisée en coproduction entre Little Big Story, Little Big Story Lab, Ubisoft et France Télévisions et distribuée par Lucid Realities. L’expérience a été accueillie au Paléosite de Saint-Césaire (département de Charente-Maritime) et à l’Abri du Cap Blanc dans la Vallée de la Vézère.
Les musées d’art
Non exclusif aux musées d’art, bien que très représentés, le « Programme national de numérisation et de valorisation des contenus culturels » peut favoriser la documentation des collections mais aussi le réusage de contenus à des fins de médiation : dans un portail de collection, sur écran, application mobile ou expérience de réalité virtuelle.
Exemples : Projet Kiosk3D du Musée d’Aquitaine pour favoriser le réusage de modèles 3D réalisés en lien avec l’association de musées régionale Alienor.org. Sinon, voir la politique de numérique responsable avec la volonté
de réusage des contenus numériques à disposition du Musée d’Orsay (voir le volet 2, « Retours d’expériences » de l’étude).
Les musées ou centres de sciences
À l’instar des musées d’archéologie, la proximité des musées ou centres de sciences avec la recherche peut favoriser :
- L’équipement du musée d’espaces d’expérimentation et de création numérique : living labs, fablabs, etc.
- L’accès à de nombreuses données et contenus issus de la recherche en open source.
Exemple : la place du Carrefour numérique comme lieu de création et d’expérimentation à la Cité des sciences et de l’industrie (voir le volet 2, « Retours d’expériences »).
Ecomusées et musées de société
L’importance du musée de société en tant qu’espace public peut favoriser les logiques de co-conception de dispositifs numériques.
Exemple : La mobilisation de comités d’usagers pour affiner les dispositifs numériques du Musée national de la Marine (voir le volet 2, « Retours d’expériences »).
Les mémoriaux et musées commémoratifs
L’approche numérique de ces musées et mémoriaux peut reposer plus spécifiquement sur des évolutions dues :
- Aux avancées scientifiques et historiques : découvertes d’archives, numérisation ou retraitement.
- Aux événements de commémorations, générateur de ressources et de moyens supplémentaires.
- À la mise en réseau de ces différents établissements incitée par les pouvoirs publics et les appels à projets.
Exemple : L’exposition immersive au Musée de l’Armée « Revivez la libération de 1944 » ayant proposé
des versions 3D de photographies d’époque avec effet de perspective et colorisation créée par l’entreprise française Iconem, le Lab AI For Good de Microsoft et le soutien de la Mission Libération.
Cette étude a été l’objet de nombreuses et fructueuses contributions. Nous tenons à remercier l’ensemble des personnes interrogées pour leur coopération et leur partage d’expérience : Agnès Abastado (Musée d’Orsay / musée de l’Orangerie), Thomas Sagory (Musée d’Archéologie Nationale), Juliette Barthélémy / Guislaine Legeay / Noël Rouvrais (LouvreLens), Renaud Sagot / Diane Anfray (Cité de l’architecture et du patrimoine), Emeline Parent (Muséum national d’Histoire Naturelle), Anne Prugnon / Stéphanie Orlic / Guillaume Jacquemin (Universcience), Paul Chaine (château de Versailles), Lucie Aerts / Chloé Chaspoul (Musée national de la Marine), Nicolas Serpette (Mémorial du Camp de Rivesaltes), Paul Rondin (Cité internationale de la langue française), Capucine Bracq (musée Dobrée), Olivier Cogne (musée Dauphinois), Isabelle Amiand / Gilles Dupré (ARCHÉA), Karine Marchadour (Cité du Vin), Cédric Lesec (musée des Confluences), Maud Dahlem (Muséum de Toulouse), Emmanuel Laisné / Audrey Korczynska (Cosmocité), Anne Le Cabec (musée Fabre), Stéphanie Baunet-Klein (Musées de Strasbourg), Emilie Girard (ICOM), Isabel Nottaris (OCIM), Luc Piralla / Aurélie Jalouneix (AGCPPF), Laure Danilo (AMCSTI), Laurence Chesneau-Dupin / Laurence Lamy (APSMNA), Héloïse Biard (ministère de la Culture), Franck Bauchard (ministère de la Culture), Jasmine Stepanosis / Anne Jonchery (ministère de la Culture), Alexandra Derveaux / Mathilde Bernardet (ministère des Armées), Frédéric Nowicki (DRAC Hauts-de-France), Yves le Pannerer (DRAC Nouvelle-Aquitaine), François Mairesse (université Sorbonne-Nouvelle), Jessica de Bideran (université Bordeaux Montaigne), Éva Sandri (université Paul Valéry-Montpellier 3), Bruno Bachimont (université de Technologie de Compiègne).
Un grand merci pour leur relecture attentive à Florence Vielfaure (ministère de la Culture), Alexandra Derveaux / Mathilde Bernardet (ministère des Armées) et Abla Benmiloud-Fauché (Centre des monuments nationaux).