Ombres et lumières sur les transformations numériques dans les institutions culturelles

Suite au premier confinement, nous rédigions cet article avec Nicolas AUBOUIN, enseignant chercheur à Paris School of Business et chercheur associé à Mines ParisTech sur les thèmes du management de l’art, de la créativité et de l’innovation. En lien étroit avec le Webinaire que nous organisons, La crise, une opportunité pour innover, ce texte met en avant les profondes mutations à l’œuvre dans le secteur patrimonial et culturel.

La crise de la covid-19 a révélé simultanément notre besoin profond de culture, la capacité d’adaptation des acteurs culturels à proposer de nouveaux formats ou trouver de nouveaux canaux de diffusion, mais aussi la grande fragilité des mondes de l’art, qui représentent 47,5 milliards d’Euros de chiffre d’affaires (autant que l’industrie agroalimentaire) et compte près de 1,5 millions d’emplois directs et indirects [1]. En effet, la situation de confinement et les mesures de protection sanitaire qui ont suivi, ont mis en lumière tout à la fois un véritable bouleversement des secteurs culturels [2], et des sillons possibles de transformation autour du numérique, qui vont questionner en particulier les institutions culturelles sur l’évolution de leurs rapports aux publics, de leurs organisations et pratiques professionnelles, voire plus largement de leurs missions et modèles économiques.

D’une plateformisation des contenus existants à l’émergence de nouveaux formats

Une première dynamique pendant la période de confinement a été la réutilisation par les institutions culturelles de contenus numériques déjà existants mais avec une couverture médiatique nationale hors du commun [3]. Avec l’initiative #Culturecheznous, pérennisée depuis sur un site web dédié, le ministère de la Culture a centralisé l’ensemble des contenus produits depuis quelques années par les acteurs sous sa tutelle, tous domaines culturels et artistiques confondus. Ainsi devenu « la plateforme des plateformes », le site web du ministère a clarifié et organisé l’offre culturelle de manière beaucoup « plus désirable ».

La plateforme #Culturecheznous mise en place par le Ministère de la Culture.

La chaîne Youtube de l’Opéra national du Rhin, les podcasts du musée d’Orsay, les jeux vidéos de la BnF, les rediffusions de spectacles d’Arte Concert… autant de propositions qui ont favorisé une diffusion interdisciplinaire et plus large grâce à un « effet réseau », au-delà des communautés des établissements culturels à l’origine de ces contenus. Peut-être est-ce une marque de l’engagement du Ministère vers une plateformisation de son rôle de tête de réseau, d’agent d’agrégation et de valorisation des initiatives locales, nouvelle forme de service public en ligne pour les publics / usagers ?

Une deuxième tendance, apanage des institutions culturelles ayant maintenu des équipes et des moyens opérationnels pendant cette période, a consisté à créer des contenus numériques ex nihilo durant le confinement. Ces contenus furent, par exemple, l’occasion d’utiliser les espaces socio-numériques comme lieux de production et de diffusion en substitution aux lieux physiques. A titre illustratif, l’engouement des publics pour les visites virtuelles en début du confinement souligne cet élan : visites 360° proposées par Google Art & Culture, ressources transmedia mises à disposition pour l’exposition Pompéi, etc.

L’ensemble des ressources multimédia créées pour l’exposition mis à disposition sur le site Web du Grand Palais. 

Le spectacle vivant ne fut pas en reste avec l’utilisation « facétieuse » d’outils collaboratifs pour proposer des opérations participatives spectaculaires telles que le concert de Radio France Viva l’orchestra ou le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visio-conférence. Ces différentes initiatives marquent plus largement le développement de nouveaux services et expériences en ligne : expériences artistiques et culturelles virtuelles, contenus ludo-éducatifs, activités créatives…. qui peuvent changer le rapport des publics à l’art et la culture.

 

De nouveaux contenus à de nouveaux rapports aux publics

L’évolution des formats semble en effet participer à la recomposition des missions d’animation des lieux culturels vers un accompagnement de leurs publics à la créativité et à la création individuelle. Ce fut le cas, par exemple, de l’opération #Fenêtresurlautre (Maison Européenne de la Photographie, Forum des Images et Maison de la poésie) qui, par le biais de ce défi participatif, inversa l’injonction à la créativité auxquelles font face ces institutions au profit de leurs publics. Ce type de proposition contribue ainsi à la re-matérialisation de liens entre organisations culturelles et publics grâce à une implication physique de cette audience.

Plus encore, la pandémie dans ses implications écosystémiques (économiques, sociales, sociétales, environnementales) a ravivé un ensemble de questionnements sur les missions et les engagements des institutions culturelles dans la société.  A titre d’exemple, en période de déconfinement, un ensemble de voix s’élève sur la non-neutralité des musées, débat déjà ouvert par la tentative de redéfinition des musées proposée récemment par l’ICOM.

La crise sanitaire ravive les débats nécessaires sur la place des musées dans la société.

La mutation des missions des organisations culturelles vers une implication sociale et sociétale plus forte, s’accompagne aussi d’un questionnement sur les métiers des institutions et la place de ceux dédiés au numérique.

 

Quelle place du numérique dans les institutions culturelles de demain ?

Jusqu’à présent les institutions culturelles, selon leurs activités, investissaient très diversement dans le numérique. Par exemple plus de 50% des musées dépensaient moins de 10 % de leur budget en numérique, 18,3 % n’ont pas de personnel dédié à ces activités et 55,7 % n’en disposent pas à temps plein [4]. Si dans 46 % des cas, la gestion du site web d’un musée est opérée par un service rattaché à la communication, la grande majorité des professionnels se charge de cette animation sans spécialisation spécifique : plus de la moitié occupe une autre fonction au sein de l’institution [5].

Les études de l’UNESCO et de l’ICOM (voir la synthèse réalisée par Correspondances).

Suite à la fermeture des lieux culturels physiques, le basculement vers une activité intégralement en ligne a fait passer les métiers et compétences liées au numérique au centre du fonctionnement de ces organisations. Pierre angulaire de la gestion des projets de production et de diffusion, ces professionnels ont bénéficié d’un surcroît de légitimité et d’attention pour faciliter leur travail de coordination. Pour autant, la situation de travail dans ce contexte de crise n’a pas été forcément aisé. A titre d’exemple, 16% des professionnels muséaux étaient en congés obligatoires durant le confinement (enquête ICOM, 2020). Le travail accompli, les résultats d’audience obtenus, la crainte d’autres épisodes de fermeture inciteront peut-être les organisations culturelles à reconsidérer leurs investissements et leurs infrastructures.

Mais la crise économique qui s’annonce nécessite, néanmoins, d’anticiper un ensemble de mesures d’économies publiques et privées [6] peu propices à des plans de reconfiguration stratégiques ambitieux. Malgré ces éléments conjoncturels, la place qu’a pris le numérique en cette période semble œuvrer à la légitimation d’une politique culturelle en ligne plus ambitieuse qui pourrait se traduire par une augmentation de leurs investissements dans le numérique en termes d’infrastructures et de personnels et une reconnaissance de certaines compétences et pratiques clés mais aussi favoriser une plus grande coordination et transversalité entre métiers. Cependant ces tendances sont intimement liées à la nécessité de développer de nouveaux modèles économiques autour de la présence en ligne des institutions culturelles.

 

La crise profonde vécue par le secteur artistique et culturel durant le confinement et ses répercussions nécessite selon certains acteurs culturels que les institutions apportent « une contribution volontariste en partageant le plus possible les ressources dont elles disposent : locaux de travail, équipes, matériels, sites internet, réseaux sociaux et les quelques financements qu’il leur reste pour accueillir les artistes qui auront besoin de ces moyens » [7]. Cette solidarité qui s’est manifestée durant le confinement entre organisations culturelles et entreprises, pourraient être l’occasion d’accroitre les logiques de clusterisation, de collaboration et de mutualisation entre pairs et acteurs territoriaux pour bénéficier d’un « effet réseau » plus horizontal que celui opérable avec leurs tutelles. Mais quand est-il du modèle économique qui permettront de pérenniser ces actions et nouvelles formes de collaboration ? La question reste aujourd’hui encore ouverte.


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