Cet entretien a été réalisé avec Alexandra Derveaux, Cheffe du pôle « Tourisme de mémoire » et Mathilde Bernardet, Chargée d’étude « Tourisme de mémoire » au Ministère des Armées (DMCA), dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’implication de la direction de la mémoire, de la culture et des archives du ministère des Armées pour soutenir les acteurs du secteur du tourisme de mémoire dans leurs projets numériques.
Pourriez-vous présenter la direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) ?
LA DMCA : DE LA VISION MACRO AU MICRO
Le ministère des Armées est le 2e acteur culturel de l’État après le ministère de la Culture. Il possède un important patrimoine historique et mémoriel. Afin d’en assurer l’entretien, la conservation et la valorisation, il s’est donc doté d’une direction de la mémoire de la culture et des archives, composée de deux sous-directions :
- La sous-direction des patrimoines culturels, avec la tutelle des 3 musées nationaux : musée de l’Armée, Musée national de la Marine et le musée de l’Air et de l’Espace. Elle met en œuvre la politique de soutien à l’édition et à l’audiovisuel du ministère et assure également la tutelle des archives du ministère au sein du Service historique de la Défense ;
- La sous-direction de la mémoire combattante, est chargée de la politique de mémoire des conflits contemporains auxquels la France a participé depuis 1870 et de sa transmission. Cette politique comporte un volet commémoration, un volet pédagogique, et volet lieux de mémoire. En son sein le bureau de la politique des lieux de mémoire assure le pilotage de l’entretien, de la conservation et de la valorisation des nécropoles nationales, des cimetières militaires ainsi que des 10 Hauts lieux de la mémoire (dont 4 en région parisienne) et œuvre à la politique de structuration du tourisme de mémoire. Cette dernière est animée par le pôle tourisme de mémoire. Ce pôle met en place diverses actions : animation d’un réseau professionnel, structuration de la filière à l’échelle nationale (qualification de l’offre touristique, actions de promotion et de valorisation), accompagnement financier et observation du tourisme de mémoire.
En 2016, l’innovation numérique est devenue un des axes de développement/d’accompagnement du tourisme de mémoire avec le lancement, en collaboration avec la direction générale des entreprises du ministère de l’Économie, de l’appel à projets « Services numériques innovants à destination du tourisme de mémoire ». Cet appel à projets, proposé tous les deux ans, est porté unilatéralement par le ministère des Armées depuis 2020.
LA CRÉATION DU RMMCC : MISSIONS ET ACTIONS
Le RMMCC (réseau des musées et mémoriaux des conflits contemporains) existe depuis 2006. C’est un réseau professionnel né de la volonté de plusieurs lieux de mémoire d’être accompagnés par le ministère, notamment sur leurs spécificités qui les différencient des autres musées et lieux de patrimoine et qui n’étaient pas abordées spécifiquement dans les autres réseaux professionnels de la culture et du patrimoine. Aujourd’hui, le réseau compte plus de 150 membres, parmi les 500 lieux de mémoire traitant des conflits contemporains (c’est-à-dire, des conflits qui ont impliqué la France de 1870 à nos jours).
Ce réseau professionnel, déployé à l’échelle nationale, a pour mission d’accompagner les professionnels de ces lieux au travers de plusieurs outils : une lettre d’information mensuelle, des séminaires et des webinaires autour de thématiques professionnelles (telles que l’innovation numérique, la rénovation ou l’accueil des adolescents), et des outils partagés comme un catalogue des expositions itinérantes (outil interne et de valorisation diffusé sur le site internet « Chemins de mémoire »).

Par ailleurs, l’objectif de l’équipe d’animation est aussi de valoriser les membres du réseau, et spécifiquement, leur programmation au quotidien. Ces informations et actualités sont relayées via le site Chemins de mémoire, afin d’offrir une visibilité à tous, même aux sites les plus modestes.

En plus des appels à projets ouverts à tous les acteurs mémoriels, les membres du RMMCC ont accès aux ressources de la DMCA : ils peuvent obtenir une mise en relation avec des acteurs territoriaux (régions, acteurs locaux), des membres et des partenariats privilégiés, l’idée étant de les accompagner pour leur permettre de mettre en œuvre leurs projets, de trouver des financements et des ressources scientifiques permettant leur réalisation. Ils ont également accès à des leviers financiers, comme des subventions leur permettant d’être accompagnés sur leur programmation culturelle, scientifique et pédagogique… La DMCA peut également les accompagner via des projets de partenariats territoires pour des projets de rénovation conséquents. Cette politique, portée par la DMCA, bénéficie aux membres du réseau, mais pas seulement.
Le réseau reste une porte d’entrée certaine permettant de rediriger vers les contacts adéquats pour la mise en œuvre des projets portés par les lieux de mémoire. Cela se fait aussi par des groupes de travail, du transfert de compétences au travers d’événements proposés dans le cadre de l’appel à projets, mais aussi de rencontres entre acteurs privés et membres du réseau.
À plus long terme, l’équipe d’animation du RMMCC souhaite mettre en place une carte du réseau afin de recenser de façon claire et ergonomique les dispositifs numériques de ces lieux de mémoire. Cette cartographie serait vue comme un moyen d’alimenter les réflexions et d’animer en même temps le réseau. Cependant, les limites budgétaire et humaine ont freiné ce projet. Cette idée a été contournée avec la refonte de la lettre d’information du RMMCC en mettant en avant les dispositifs existants, ou qui viennent d’être créés au sein du réseau, afin de favoriser les liens entre les membres et la DMCA (en incitant notamment à faire remonter les projets numériques d’un lieu). Néanmoins, cette initiative reste artisanale et pose quelques difficultés dans la façon de retranscrire ces projets et de communiquer dessus.
Comment la DMCA accompagne les professionnels du secteur du tourisme de mémoire face aux évolutions liées au numérique ?
Trois niveaux d’accompagnement sont envisagés pour les lieux de mémoire par la DMCA : des actions de sensibilisation, des ateliers et séminaires et un appel à projets pour inciter à développer des projets de médiation numérique in situ.
DES ACTIONS DE SENSIBILISATION
Dans le cadre de ses missions, la DMCA accompagne régulièrement les professionnels du tourisme de mémoire par des actions de sensibilisation aux enjeux liés à l’innovation et au numérique.

Au-delà d’un partage régulier de ressources dédiées au numérique sur le site Internet « Chemins de mémoire » et dans son infolettre (valorisation des projets menés par des membres du réseau, événements ou ressources dédiées), la DMCA organise régulièrement des événements physiques ou en ligne. En 2020, par exemple, un cycle de webinaires est organisé avec {CORRESPONDANCES DIGITALES] sur les impacts de la crise sanitaire dans la relation aux publics, à la monétisation des activités numériques ou aux façons de travailler. Plus de 1500 professionnels ont ainsi pu participer à ce cycle de webinaires.
Par ailleurs, les événements (physiques ou en ligne) de lancement ou de restitution liés à l’appel à projets “Services numériques innovants destinés au tourisme de mémoire” portés par la DMCA sont l’occasion de mettre en avant des enjeux auxquels se confrontent les membres du réseau en matière de numérique tels que la durabilité, la mise en réseau et la mutualisation ou l’usage de l’intelligence artificielle.
DES ATELIERS ET SÉMINAIRES AUTOUR DE L’INNOVATION
La DMCA propose des séminaires et ateliers aux membres du réseau MMCC sur des sujets liés à l’innovation. Un premier séminaire dédié à l’innovation a été réalisé à Toulon au Mémorial du Débarquement et de la Libération en Provence-Mont Faron pour partager un ensemble de retours d’expériences inspirants. En 2021 et 2022, deux autres séminaires plus appliqués, sous la forme d’ateliers ont été proposés dans des musées partenaires : centre d’histoire du Mémorial 14-18 de Notre-Dame de Lorette et Musée de l’Ordre de la Libération. Ces séminaires ont permis de sensibiliser les membres du réseau aux méthodologies de diagnostic et d’analyse inhérentes à la définition d’un projet numérique ainsi qu’aux modèles de collaboration et de financements de ces projets.

L’APPEL À PROJETS NUMÉRIQUE, « SERVICES NUMÉRIQUES INNOVANTS DESTINÉS AU TOURISME DE MÉMOIRE »
L’objectif de cet appel à projets numérique est de doter les sites et territoires d’outils de médiation et de découverte des conflits contemporains. Après une première édition sur les services innovants destinés au tourisme d’histoire, les retours ont permis de recentrer les suivantes davantage sur le tourisme de mémoire lors du centenaire de la Grande Guerre. Relayé au-delà du RMMCC et de ses partenaires, l’appel à projets a permis ainsi à la DMCA de se faire connaître d’autres structures, telles que la fédération de conseil d’urbanisme et d’architecture d’environnement de l’État ou des collectivités territoriales.
Même si la typologie des lieux de mémoire est très variée, sortant parfois du cadre du musée (associations, collectivités, structures universitaires ou fédérations professionnelles, etc.), la dernière édition de l’appel à projets a révélé que la majorité des projets déposés portaient sur l’augmentation numérique d’un parcours permanent ou la volonté de recréer un passé disparu . Sur les quatre éditions, cet appel à projets a récompensé pas moins de 34 lauréats.
Quelques exemples de projets lauréats :
- En 2020 : Rivesaltes, comme plusieurs sites, a proposé un projet in situ, « Rivesaltes VR : une médiation connectée au service d’une mémoire multiple ». Une expérience en réalité virtuelle de 20 minutes plonge le visiteur dans différentes époques de l’histoire du camp d’internement : photographies, films, objets et témoignages, le tout disponible en 8 langues (français, espagnol, catalan, anglais, allemand). Pour plus d’informations, voir l’entretien avec Nicolas Serpette au Mémorial de Rivesaltes.

- Concernant l’édition 2023-2024, le centre culturel le Rize de Villeurbanne a développé avec le studio Nuits Noires des balades sonores immersives pour valoriser les quartiers du territoire de Villeurbanne, son histoire et son patrimoine. Ces balades font découvrir des lieux inaccessibles aujourd’hui, alimentées par les archives de la ville et des témoignages des habitants. Ce projet, de longue durée, implique les publics dans la création de nouvelles balades de façon annuelle.

Selon vous, quels sont les enjeux défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les lieux de mémoire ?
Aujourd’hui est constaté un essoufflement des candidatures à l’appel à projets visant à accompagner les dispositifs numériques dans les musées et les lieux de mémoire. La DMCA se pose encore la question de la pertinence de son appel à projets sous cette forme. Elle cherche alors à faire évoluer son questionnement, en restant soit sur la spécificité du numérique ou soit en élargissant le domaine à l’innovation.
Cependant, au sein des lieux de mémoire, le numérique ne s’essouffle pas, dans la mesure où il apporte de la visibilité et humanise aussi les projets : les sites se sont désormais emparés du numérique dans leurs pratiques car il constitue une solution répondant à un ensemble de problématiques (disparition des vestiges et des témoins, restitutions, contraintes des espaces). La question du numérique est inévitablement rattachée à la mise à jour régulière des contenus et sur la façon de diffuser la mémoire mais elle se lie également à un défi de durabilité : certains acteurs voient le numérique comme un outil d’attractivité des jeunes publics et scolaires au vu de la disparition des générations de témoins, le numérique se positionnant alors comme un facteur d’attractivité pour ces types de visiteurs.
Il est alors un outil de promotion et de communication, mais également un outil d’accessibilité. Quelques fois, le numérique peut se substituer à l’objet même dans le musée, comme avec le témoignage vidéo par exemple : un dispositif en apparence simple, avec une portée et une force auprès du visiteur très importante pour rendre la parole de témoins disparus. Cependant, il est important de mentionner que l’appel à projets a été créé dans le but d’aider à la création et à la mise en œuvre d’outils numériques, pas seulement pour financer le fonctionnement pur de l’outil et des dispositifs. Le numérique relève alors le défi par rapport à ces publics et à la façon de répondre à leurs attentes. Plusieurs enjeux ont été soulevés :
- Enjeu de développement des publics : Les lieux de mémoire s’appuient sur les grandes dynamiques de la culture dont l’utilisation du numérique, de l’événementiel.
- Enjeu d’actualisation des connaissances, de l’attractivité, de renouveler les modalités de transmissions : Le numérique est très utile pour lier le présent et le passé.
- Enjeu de conservation : Un enjeu très fort dans la mesure où certains musées ont été pensés pour accueillir ces dispositifs, à l’inverse de certains sites de mémoire (tranchées, bunkers). La reconstruction de ces sites coûterait très cher. De ce fait, le numérique permettrait de réduire les coûts de réhabilitation, comme au fort de Vaux : en pleine rénovation de sa scénographie, le fort se pencherait vers l’utilisation d’outils numériques permettant ainsi d’avoir peu d’impact sur les contraintes physiques et techniques du lieu, tout en proposant une médiation actuelle et adaptée à tous les publics.
- Enjeu d’accessibilité : Par des courtes visites 360°, comme celle des nécropoles du Vercors réalisée par l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD). Les personnes en situation de handicap ou empêchées peuvent découvrir des lieux difficiles d’accès. Cela engendre des retours positifs des visiteurs qui pour certains les incite à vouloir se rendre sur le site.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Alexandra et Mathilde pour leur contribution !