Cet entretien a été réalisé avec Emeline Parent, Directrice générale déléguée Musées, Jardins et Zoos du Muséum national d’Histoire Naturelle, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’historique de l’implication du Muséum national d’Histoire Naturelle dans une diversité de projets numériques et leurs enjeux.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Le Muséum national d’Histoire Naturelle poursuit une ambition claire : faire du numérique un outil de médiation scientifique et de diffusion des savoirs. Loin de considérer le numérique comme une finalité, l’établissement l’envisage comme un moyen de valoriser ses contenus, en proposant des expériences innovantes, immersives et accessibles à un large public. Les enjeux sont multiples : renouveler les formats de médiation, toucher de nouveaux publics, assurer une présence hors les murs, et optimiser les ressources allouées à ces projets.
Quelle est l’histoire de la muséographie numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
Depuis 2015, le Muséum national d’Histoire Naturelle (MNHN) mène une transformation profonde de son rapport au numérique et à l’innovation culturelle, en s’appuyant sur un ADN scientifique fort et une mission de sensibilisation au vivant. L’introduction de formats immersifs au sein de sa programmation marque un tournant majeur dans la manière dont l’établissement conçoit la médiation et la diffusion de ses contenus.
À l’origine, des expériences pour enrichir le parcours permanent
Grâce à un mécénat d’Orange, le Cabinet de Réalité Virtuelle (2017), installé dans la Grande Galerie de l’Évolution, constitue une première pierre fondatrice (l’une des premières installations permanentes dans un musée en France). Aménagé dans l’esprit des cabinets de curiosités du XIXe siècle, ce projet, conçu avec Orange et scénographié par l’agence Maskarade, affirme dès ses débuts une volonté d’ancrer la technologie dans une narration sensible et contextualisée autour de l’évolution des espèces. 6 stations fixes de réalité virtuelle et un catalogue enrichi de nombreuses expériences sont ainsi proposées aux publics (billet couplé avec la Grande Galerie).

Cette première expérience est prolongée par Revivre (2021), un dispositif de réalité augmentée via des casques Hololens intégré au parcours permanent de la Grande Galerie de l’Évolution (salle des espèces menacées et disparues), qui invite les visiteurs à redonner vie à des espèces disparues remodélisées en 3D à taille réelle. L’orientation évolue : l’immersion ne se veut plus simplement spectaculaire, mais s’inscrit dans une logique de renforcement du récit scientifique et d’engagement affectif du public.

Vers des formats d’expositions et expériences in situ et hors les murs
En ce qui concerne les expositions, une étape importante a été franchie avec l’exposition Océan, une plongée insolite (2019), qui a mobilisé une scénographie immersive à fort contenu éditorial, intégrant la visualisation d’espèces rares issues des recherches du Muséum. Elle préfigure un glissement progressif vers des formats mêlant expérience sensorielle, rigueur scientifique et enjeux sociétaux à l’instar de l’Odyssée sensorielle (2021), coproduite avec le Studio Sensory Odyssey. Cette exposition immersive mobilise des technologies de pointe (projections en ultra-HD, sons spatialisés, diffusion d’odeurs naturelles) pour plonger le visiteur dans différents biotopes à travers le globe. Elle a assis la réputation du MNHN comme acteur culturel capable de proposer des expériences hybrides entre art, science et émotion.

En 2023, Mondes Disparus, réalisé avec Excurio / Emissive, inaugure une ère de productions immersives à vocation itinérante et exportable . Cette expérience en réalité virtuelle de 45 minutes à réaliser en déambulation et dans un format collectif est centrée sur l’histoire de l’évolution. Elle permet une mise en récit interactive et immersive, tout en affirmant un modèle de diffusion hors les murs dans un réseau de salles de réalité virtuelle dédiées.

Au-delà de ces projets qui sont désormais proposés hors les murs, le Muséum a développé une mallette pédagogique accessible en ligne gratuitement pour les établissements scolaires, à destination des élèves en Cycle 2 et 3 ainsi que pour les publics empêchés.
Fort de ces expérimentations, le Muséum cherche aujourd’hui à articuler sa stratégie in situ et hors les murs dans une logique de cycle de vie maîtrisé des projets : concevoir des formats immersifs pensés dès l’origine pour être déployés, mutualisés et rentabilisés sur le temps long. Cette démarche se structure autour du programme Museum Experience, lauréat en mai 2025 de l’appel à projet France 2030 Culture immersive et Métavers. Ce projet incarne la volonté de passer de l’expérimentation à l’industrialisation : constituer un catalogue d’expériences immersives pérennes, produire des formats adaptés à ses différents sites, et s’affirmer comme un acteur européen majeur de la médiation immersive sur les enjeux du vivant.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la muséographie numérique dans votre établissement ?
La gouvernance du numérique au MNHN repose sur une structuration souple, distribuée et encore en cours de consolidation. À ce jour, il n’existe pas de direction ou cellule numérique à part entière. Les projets sont pilotés par des chefferies de projets ad hoc, mobilisées en fonction des besoins spécifiques des publics. Les projets sont ainsi portés par une diversité de profils : chargée de mission innovation numérique et audiovisuelle, chefs de projets expositions, chefs de projets médiation et action culturelle, ou encore direction de la communication pour les contenus web et réseaux sociaux.
Les aspects techniques transversaux relèvent de la DINSI (Direction de l’innovation numérique et des systèmes d’information). Le comité de programmation de l’établissement joue un rôle de coordination stratégique, en agrégeant les propositions issues des différentes directions et en statuant sur leur cohérence globale et leur faisabilité.
Le financement des projets numériques repose donc sur un modèle hybride, combinant ressources propres, appels à projets, mécénat technologique ou financier, et partenariats publics-privés. Cette pluralité est indispensable pour mener à bien des projets souvent coûteux. Le cas de Mondes Disparus est révélateur : malgré une fréquentation satisfaisante (environ 75 000 visiteurs en 8 mois), l’équilibre économique reste difficile à atteindre sans complément de recettes via la diffusion hors les murs.
La question budgétaire se double d’un enjeu de durabilité, dans une perspective éco-responsable. Le Muséum cherche à limiter l’impact environnemental de ses expositions numériques en intégrant des principes de sobriété dès la conception (réutilisation de matériel, maîtrise de l’énergie, limitation des mobilités longues). Ce souci rejoint une stratégie plus large de transformation durable de l’établissement.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
Le Muséum national d’Histoire Naturelle, fort de ses nombreuses initiatives numériques, se heurte néanmoins à plusieurs défis structurants. L’un des principaux enjeux réside dans des contraintes budgétaires persistantes, qui limitent la capacité de l’établissement à stabiliser une organisation dédiée au numérique, notamment en termes de ressources humaines.
- Défis budgétaires : Les projets numériques, bien qu’innovants, peinent souvent à atteindre un équilibre économique. Leur réalisation est coûteuse impliquant des coûts d’investissement et d’exploitation significatifs. Les recettes générées par l’exploitation première ne couvrent pas les dépenses. La dépendance aux financements publics renforce cette fragilité. Il est donc nécessaire de penser les projets dans leurs diverses possibilités d’exploitations secondaires . Or, l’itinérance des expériences numériques demande de nouveaux modèles de collaboration. Les institutions culturelles renoncent souvent à accueillir des dispositifs coûteux. Le Muséum explore des partenariats avec des opérateurs privés pour diffuser ses contenus dans des lieux atypiques comme les centres commerciaux.
- Montages juridiques complexes : Les contraintes réglementaires limitent les possibilités de partenariat. Le Muséum privilégie les marchés publics, face aux incertitudes juridiques liées aux appels à manifestation d’intérêt ou aux coproductions. Cela limite l’agilité nécessaire à l’innovation numérique .
- Développement des publics : Les expériences numériques attirent un public large mais pas toujours renouvelé. Le défi est de fidéliser les visiteurs tout en innovant sur le fond (thématiques, récits) et sur la forme (technologies immersives légères, renouvellement des formats). Le Muséum doit également relever le défi de concilier rigueur scientifique et attractivité grand public, dans un contexte où l’attente en matière d’innovation technologique est forte . Enfin, la diversité des formats – qu’ils soient immersifs, hybrides ou pédagogiques – impose une réflexion continue pour adapter les dispositifs aux usages et aux publics ciblés.
Fiches projets
Expérience immersive VR – Mondes disparus
Une expédition immersive en réalité virtuelle (45 minutes en déambulation collective) qui embarque les visiteurs pour un voyage à travers 3,5 milliards d’années d’évolution de la vie sur Terre guidés par une jeune biologiste et son assistant robot. L’expérience conjugue rigueur scientifique, narration ludique captivante et technologies immersives.

Ressource numérique – Malle pédagogique
La malle pédagogique est une ressource numérique éducative destinée à transmettre des contenus scientifiques autour du vivant, de la biodiversité et des espèces disparues. Le contenu est conçu en lien avec les programmes scolaires. Elle a été conçue pour un usage en autonomie par les enseignants, en classe ou à distance.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Emeline pour sa contribution !