Cet entretien a été réalisé avec Guilaine LEGEAY et Noël ROUVRAIS, Chargés de projet en médiation numérique ainsi qu’avec Juliette BARTHELEMY, Directrice de la Médiation au musée du Louvre-Lens, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant comment le Louvre-Lens a développé la participation de ses publics à travers ses projets numériques.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Le Louvre-Lens inscrit le numérique au cœur de sa stratégie de médiation, dans une logique d’innovation, de partage et d’ancrage territorial.
Au-delà d’un acte muséographique fort avec la Galerie du Temps, le musée mise sur des expositions temporaires enrichies de dispositifs interactifs, immersifs et participatifs. Le numérique y devient un levier d’émotion, d’appropriation et de co-construction avec les publics pour s’adresser au plus grand nombre.

Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
À l’origine, intégrer les enjeux de médiation numérique au service des collections
Dès son ouverture en 2012, le Louvre-Lens fait du numérique un levier d’innovation muséographique. Nourrie par les expériences menées par le Museum Lab du Musée du Louvre (Paris), la médiation numérique est dès 2011 rattachée au service de la conservation.
Pour l’ouverture du musée, la médiation numérique se déploie dans tous les espaces du musée par le biais d’une variété de dispositifs de médiation, co-conçus avec la société On-Situ. Les réserves sont ainsi rendues visibles par un dispositif interactif projeté sur les baies vitrées de celles-ci. Des digi-tables donnent à découvrir la face cachée de la vie des collections d’un musée au travers de contenus sur la restauration, la conservation ou l’exposition d’œuvres.
Grâce à un partenariat de mécénat avec Orange, le numérique est aussi intégré à l’expérience de visite de la Galerie du temps, par l’intermédiaire d’un audioguide enrichi. Quant aux expositions temporaires (2 par an), elles sont travaillées en lien étroit avec les commissaires par les chargés de médiation pour concevoir des dispositifs enrichissant l’expérience de visite. Complémentaires à la signalétique de médiation, ces dispositifs offrent des clefs de compréhension supplémentaires pour découvrir les œuvres, les artistes, les contextes ou encore les techniques.
À titre d’exemple, pour l’exposition Des animaux et des pharaons (décembre 2014 – mars 2015), les chargés de médiation numérique ont travaillé sur un dispositif numérique permettant de manipuler des momies égyptiennes. Ce dispositif a été conçu à partir de données d’imagerie médicale (examen tomodensitométrique) et de rendus des momies animales en lien avec la société toulousaine IMA Solutions. Ce dispositif invitait les visiteurs à manipuler différentes momies animales (chat, oiseaux etc.) et à en découvrir le contenu : organes et squelette de l’animal, rembourrage textile, armatures en bois. Pour ce projet, les équipes de médiation numérique ont été intégrées très tôt par la commissaire d’exposition dans la réflexion (1,5 an avant l’exposition) afin de créer ce dispositif de médiation à partir d’un projet de recherche en cours. En plus de sa présentation à Lens, ce dispositif a pu être proposé à d’autres publics lors d’une exposition à Bordeaux, ainsi qu’à la BnF.


Les expositions, un territoire pour nouer de nouveaux liens avec les publics
À partir de 2016, le Louvre-Lens expérimente des dispositifs co-construits et modifie ainsi l’approche de la médiation numérique pour aller au plus près des publics tant en termes de médiation que de co-conception des dispositifs qui leur sont destinés. Le service numérique a ainsi été rattaché à la Direction de la médiation pour en faire un outil d’appropriation favorisant une pluralité d’approches, au service d’une diversité d’intelligences et de mémoires.
En outre, les réductions budgétaires depuis la crise sanitaire et les réflexions du secteur muséal sur l’impact du numérique ont favorisé l’essor de démarches liées à la co-conception tant avec les publics qu’avec d’autres institutions ou partenaires. Les expériences de réalité virtuelle réalisées dans le cadre des expositions Champollion – La voie des hiéroglyphes (septembre 2022 – janvier 2023) et Animaux fantastiques (septembre 2023 – janvier 2024) en sont un bon exemple. Bien que ces expériences fassent l’objet d’un véritable engouement des publics, leur coût de développement reste très élevé . Face à ce constat, les logiques de conception partagées sont nécessaires . D’autant plus lorsque ce projet est une opportunité apportée par un producteur (Lucid Realities en l’occurrence pour ces deux projets). Le projet pour Champollion a été réalisé avec le musée du Louvre, pour mieux comprendre l’exposition, par la visite numérique du temple d’Abou Simbel visité par Champollion lors de son unique séjour en Égypte. La deuxième expérience de réalité virtuelle sur les animaux fantastiques proposait plutôt un regard de côté, complémentaire à l’exposition. Ces expériences doivent à la fois entretenir un lien étroit avec les œuvres et inviter les visiteurs à les vivre physiquement. Elles peuvent être produites en collaboration avec le musée ou être sélectionnées parmi des expériences déjà produites. Au regard des spécificités sociales et économiques du territoire, ces dispositifs de médiation ne peuvent être que proposés gratuitement (alors que généralement celles-ci sont proposées à des prix avoisinant les 20 / 25 euros). Le musée du Louvre-Lens apporte en contrepartie d’un projet proposé par un producteur, la mise en lien avec d’autres institutions (Louvre), la recherche de mécénat, l’expertise et sa capacité de diffusion dans ou hors les murs (l’expérience Champollion a ainsi été proposée hors les murs dans un Egyptobus qui a sillonné différents territoires des Hauts-de-France).


L’exposition Mondes souterrains (2023) a, quant à elle, incarné ce tournant vers des logiques de co-conception avec les publics. Durant plusieurs mois, des lycéens participent à des ateliers d’écriture (15) menés avec Valentine Passemard (Musair) pour créer des récits sonores inspirés par les œuvres de l’exposition. Ces narrations originales, empreintes de poésie ou d’imaginaire, sont proposées aux visiteurs via audioguides et QR codes lors de leurs visites du musée. Le musée devient alors un espace d’expression où la voix des jeunes visiteurs résonne aux côtés des œuvres.
C’est la qualité et l’unicité de ces récits qui a été aussi à l’origine d’une action « Hors les murs » en partenariat avec la RATP. Pendant une dizaine de jours (avril 2024), la station Palais-Royal rebaptisée Station Palais-royal Musée du Louvre-Lens, a ainsi proposé à l’écoute des voyageurs du métro une sélection de ces récits mis en mots par des lycéens lensois.

Dans la continuité de cette approche sensible et transversale, l’exposition Gothiques (septembre 2025) est un autre exemple de la façon dont un parcours augmenté par le numérique peut être pensé dès la conception d’une exposition. Un dispositif numérique met ainsi en avant le travail de restauration d’une sculpture, un dispositif de projection montre, quant à lui, la variété et l’unicité des intérieurs de cathédrales. Il s’agit ici de réactiver l’émerveillement des visiteurs, de rendre sensibles des savoirs historiques, et de favoriser une contemplation active par la mobilisation des sens.

Vers une stratégie participative et sobre
Fort de plus de dix ans d’expérimentations et à l’aube d’une austérité écologique et budgétaire, le Louvre-Lens affirme désormais une stratégie numérique centrée sur la co-conception, l’inclusivité et l’émotion sensible. Loin de rechercher l’effet technologique pour luimême, l’établissement mise sur des dispositifs hybrides, narratifs et adaptables, conçus pour s’inscrire dans la durée. Il consolide des modèles de production collaboratifs – co-productions, mutualisations, implication citoyenne – permettant de conjuguer innovation, maîtrise des coûts et pertinence des usages. Le Louvre-Lens s’affirme ainsi comme un musée en partage, laboratoire d’une médiation numérique sobre, sensible et résolument ancrée dans les enjeux contemporains.
Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
La médiation numérique au Louvre-Lens est rattachée à la Direction de la médiation, qui regroupe 29 agents, dont deux spécifiquement dédiés au numérique. Ces chargés de médiation numérique sont impliqués dès les phases de conception des expositions temporaires et travaillent en lien étroit avec les commissaires, les médiateurs, les scénographes et les prestataires techniques. Cette intégration précoce permet une approche transversale, où les dispositifs numériques sont pensés comme des outils de narration et d’engagement.
Les projets numériques sont financés via le budget global de la médiation, avec des compléments apportés ponctuellement par la conservation, le mécénat ou les co-productions. Le musée dispose d’un parc matériel mutualisé (écrans, projecteurs, équipements de captation ou diffusion), ainsi que de compétences internes renforcées par le recours régulier à des prestataires spécialisés.
Ce fonctionnement repose sur un modèle économique hybride et adaptable, combinant production en interne, prestations externes, appels à projets et partenariats. Cette agilité est essentielle pour maintenir une capacité d’innovation dans un contexte de forte contrainte budgétaire. Le Louvre-Lens cherche à optimiser les ressources mobilisées en privilégiant des dispositifs sobres, réutilisables et co-développés. Cette démarche, à la fois pragmatique et créative, permet de soutenir une politique numérique en phase avec les moyens de l’établissement tout en conservant un haut niveau d’exigence artistique et scientifique.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
Le Louvre-Lens, engagé de longue date dans le développement de dispositifs numériques in situ, identifie plusieurs défis majeurs qui conditionnent la pérennité et l’ambition de sa stratégie numérique.
- Contraintes budgétaires et sobriété : La pression sur les financements publics oblige le musée à adopter une approche sobre et mutualisée du numérique. Le coût de production et de maintenance de dispositifs immersifs (VR, projections, interfaces interactives) reste élevé, notamment en l’absence de modèle économique pérenne. Cela nécessite d’inventer des formats légers, réutilisables et co-financés, parfois à travers des coproductions ou du mécénat.
- Temps long de la co-conception : L’implication des publics dans la conception des dispositifs est une richesse mais représente aussi un défi organisationnel. Ces démarches, qui nécessitent écoute, itérations et médiation, s’accordent mal avec les délais de production d’une exposition temporaire. Intégrer la participation dès l’amont reste difficile à systématiser sans équipe dédiée ou ingénierie de projet spécifique.
- Qualité des expériences et équilibre scientifique/technologique : Le Louvre-Lens privilégie une approche qualitative et sensible du numérique, au service des œuvres et des récits. Cela suppose de résister à la tentation de la performance technologique pour elle-même, et de maintenir une exigence forte en matière de narration, de rigueur scientifique et d’accessibilité.
- Renouvellement des formats et des publics : Si les expériences numériques rencontrent un réel succès auprès de publics variés, le renouvellement générationnel impose une veille constante sur les usages culturels émergents. Le défi est d’attirer les jeunes sans céder à l’effet gadget, en intégrant leurs codes (jeux, musique, interactivité) dans une démarche artistique et éducative cohérente. Une réflexion est actuellement à l’œuvre au Louvre-Lens autour de la façon d’utiliser l’IA générative pour faire de l’éducation à l’image.
Ces défis invitent à repenser les modalités de production, de diffusion et d’évaluation des projets numériques dans une logique durable, sobre et collaborative. Le Louvre-Lens, en tant que musée sans collection propre, y voit aussi une opportunité d’expérimenter un modèle de médiation en partage, capable d’évoluer avec ses publics et son territoire.
Fiche projet : Expérience immersive « Champollion, l’Égyptien »
Cette expérience immersive en réalité virtuelle (6 à 8 minutes) a été proposée en lien avec l’exposition Champollion – La voix des hiéroglyphes (septembre 2022 / janvier 2023) à réaliser avant ou après l’exposition dans les murs du musée.
Chaque utilisateur pouvait accompagner Champollion dans la découverte du temple d’Abou Simbel. L’expérience était aussi accessible dans des centres commerciaux du territoire et depuis un Egyptobus mis en place le temps de l’exposition dans une dizaine de villes du département du Pas-de-Calais.

Fiche projet : Expérience sonore « Sors de ta grotte »
Une expérience sonore proposée en lien avec l’exposition « Les mondes souterrains » (mars – juillet 2024).
Via l’audioguide, les visiteurs pouvaient écouter dévant une sélection d’œuvres 14 capsules sonores co-écrites par des lycéens de Lens (seconde et première du Lycée Condorcet de Lens) et Valentine Passemard (Musair).

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Guilaine, Noël et Juliette pour leur contribution !