Cet entretien a été réalisé avec Isabelle AMIAND, Responsable du service Valorisation, et Gilles DUPRÉ, Technicien en scénographie, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? » . Ils mettent en lumière la manière dont le musée ARCHÉA mobilise le numérique pour révéler les strates invisibles du patrimoine, en articulant innovation locale, fabrication en interne et ancrage scientifique au service des publics.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
La politique numérique d’ARCHÉA s’inscrit dans une logique d’innovation raisonnée au service de la médiation scientifique . Elle vise à faire dialoguer les savoirs archéologiques avec les publics les plus divers, en s’appuyant sur les compétences techniques internes, une volonté de production collaborative et une riche collection d’objets (100 000 objets ou lots d’objets provenant des opérations d’archéologie préventive réalisées dans les 42 communes de la communauté d’agglomération Roissy Pays de France) et de la gestion d’un site archéologique médiéval situé au Sud de la commune. Enfin, au Nord du département du Val-d’Oise, un archéosite dédié à l’histoire de la production céramique millénaire d’un village de potiers ouvrira d’ici 2027 et sera une antenne d’ARCHÉA.
L’objectif premier est de rendre les contenus archéologiques accessibles et attrayants, notamment en traitant des sites ou vestiges difficilement visibles ou disparus (comme le château d’Orville). Le numérique permet alors d’incarner visuellement les hypothèses scientifiques, d’offrir une lecture spatiale ou temporelle des objets et de créer des formes ludiques et interactives qui engagent les visiteurs.
ARCHÉA conçoit également sa stratégie comme un outil d’expérimentation : chaque projet numérique est un terrain de test pour de nouvelles modalités de transmission, en lien avec les évolutions du champ muséal et les usages du public. Ce positionnement s’accompagne d’un soin particulier apporté à la faisabilité technique, à l’entretien des dispositifs, et à la pérennité des contenus développés.
Enfin, le musée veille à articuler les innovations numériques à ses objectifs de territoire : itinérance, inclusion, pédagogie, développement local. Ces enjeux renforcent une démarche durable, au croisement des compétences internes, des partenariats scientifiques et des besoins identifiés chez les publics.
Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
Depuis son ouverture en 2010, ARCHÉA s’est donné pour objectif de proposer une médiation adaptée aux publics contemporains, notamment via des outils numériques innovants. Initialement, le musée s’est doté d’un parcours permanent intégrant une dizaine d’écrans diffusant films et interviews, ce qui constituait une offre novatrice à l’époque. Avec l’évolution des technologies et des usages, cette offre s’est étoffée et diversifiée au fil des expositions temporaires, pensées comme des laboratoires de médiation numérique. Toutes les expositions (une exposition / an) donnent lieu à la création de dispositifs conçus en interne (interactifs, audiovisuels, manipulations ludiques), en lien avec les services de médiation, les commissaires et parfois des prestataires techniques ciblés.

Le projet ARCHÉA Lab (2022), conçu pour les 10 ans du musée, a marqué une étape importante : il a présenté une synthèse des expérimentations numériques menées au fil du temps en archéologie (robotique, modélisation 3D, mapping ou dispositifs VR). Pensé comme une vitrine des savoir-faire internes, ce projet a aussi permis de formaliser une stratégie de développement autour du numérique.

Parmi les projets emblématiques, la reconstitution 3D du site archéologique d’Orville constitue une référence structurante. Réalisée avec la société Cent Millions de Pixels, cette modélisation complexe retrace mille ans d’histoire du site d’Orville, dont son château disparu en 1438. Elle a été intégrée dans un dispositif de médiation au musée (film 3D, casque VR), puis adaptée pour une diffusion hors les murs dans des médiathèques . Ce projet illustre la capacité du musée à articuler recherche archéologique, outils numériques, et accessibilité au grand public.
Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
ARCHÉA bénéficie d’une organisation interne particulièrement adaptée au développement de projets numériques. Le service Valorisation a dans son équipe un technicien en scénographie formé, entre autres, aux outils 3D et à la réalité virtuelle . Ce technicien a à sa disposition un atelier équipé d’imprimantes 3D, d’une fraiseuse et d’un découpeur laser, d’un drone pour les prises de vue et de mobiliers muséographiques. Cette infrastructure permet de concevoir en interne une grande partie des dispositifs interactifs, en lien étroit avec le service Valorisation et la médiation (seules les prestations de graphisme et d’impression sont externalisées).
Les compétences logicielles en modélisation, montage vidéo, photogrammétrie ou conception d’interfaces sont maîtrisées au sein de l’équipe par le technicien en scénographie, ce qui garantit autonomie et réactivité . ARCHÉA sollicite ponctuellement des partenaires techniques externes (comme la société Cent Millions de Pixels) pour des expertises ciblées, notamment sur des projets complexes de reconstitution historique.
Le modèle de collaboration repose sur une logique de co-construction entre les différents services du musée, les chercheurs, les archéologues et les partenaires institutionnels. Une attention particulière est portée à la mutualisation des dispositifs (surtout pour les expositions itinérantes), en veillant à limiter les contraintes logistiques liées au numérique (maintenance, transport, droits).
- Co-conception avec archéologues, scientifiques et service médiation ;
- Partenariats techniques ciblés selon besoins (ex. sociétés 3D) ;
- Mutualisation d’expositions itinérantes sans composants numériques lourds.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
ARCHÉA anticipe plusieurs dynamiques clés pour les années à venir. Le musée souhaite approfondir son rôle de laboratoire d’innovation locale, en capitalisant sur ses capacités internes et en développant des formats de médiation encore plus interactifs, accessibles et durables.
L’un des enjeux majeurs réside dans la transformation des dispositifs numériques en outils évolutifs, réutilisables et transférables, notamment dans le cadre d’expositions itinérantes. Cela implique de penser dès la conception à l’allègement technique, à la modularité des supports et à la facilité d’exploitation hors les murs.
Sur le plan technique, ARCHÉA assure une veille technique des nouveaux équipements ou logiciels pour la manipulation de modèles 3D, la fabrication numérique ou encore l’exploration de la réalité augmentée. L’objectif est de permettre à l’équipe de concevoir des contenus numériques intégrés à la scénographie dès les premières phases de réflexion, et non comme un ajout .
En termes de publics, le musée ambitionne de mieux personnaliser l’expérience de visite . Des projets pourraient émerger autour de la médiation multilingue, de la réalité mixte ou encore de l’intégration de parcours adaptés à des besoins spécifiques (publics en situation de handicap, jeunes publics, etc.). Cette ambition passe par une meilleure collecte et analyse des retours des visiteurs sur les usages numériques.
Le principal défi reste le maintien d’un équilibre entre production autonome et moyens financiers. Pour cela, ARCHÉA envisage de développer des collaborations avec des structures culturelles ou scientifiques et de continuer à mutualiser certaines ressources au sein du territoire intercommunal.
Enfin, ARCHÉA souhaite rester un acteur reconnu pour sa capacité à produire des contenus numériques utiles à la fois à la médiation, à la recherche et à la valorisation patrimoniale . L’avenir des projets numériques au musée repose ainsi sur une vision intégrée, où l’innovation technologique s’articule avec des objectifs pédagogiques, scientifiques et citoyens.
Fiche projet : Reconstitution 3D
Film reconstituant en 3D les vestiges du site archéologique d’Orville par périodes et phases d’occupation (occupé pendant 1000 ans de l’époque mérovingienne jusqu’à sa destruction en 1438).

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Isabelle et Gilles pour leur contribution !