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12 mai 2026

3 questions à – Jessica de Bideran, Maîtresse de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne

Table des matières

Historienne de l’art de formation, qualifiée en sciences de l’information et de la communication, Jessica de Bideran travaille depuis près de vingt ans sur les relations entre patrimoine, technologies numériques et politiques culturelles. Elle développe une approche critique et interdisciplinaire, articulant muséologie, sémiologie et recherche-action. Dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? », elle revient sur l’évolution du numérique dans les musées, ses effets sur les pratiques professionnelles, et les défis de soutenabilité et de démocratisation auxquels les dispositifs sont confrontés.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Vous travaillez sur les dispositifs numériques patrimoniaux depuis près de deux décennies . Comment avez-vous vu évoluer le paysage muséal à ce sujet ?

J’ai commencé à m’interroger sur ces dispositifs dès ma thèse, au milieu des années 2000, en collaboration avec une entreprise qui développait des dispositifs numériques pour des monuments historiques (AXYZ – Studio de création 3D). J’étais frappée par la tension entre les logiques informatiques et les logiques patrimoniales : on produisait des représentations infographiques pour des sites archéologiques, mais très vite se posaient des questions de sémiologie, de réception, de sens ou de médiation. Cela m’a conduite à dépasser les frontières disciplinaires et institutionnelles entre monde académique et monde professionnel, qui sont loin d’être étanches.

Depuis vingt ans, j’ai observé le passage de technologies assez rudimentaires — films grands formats projetés, sans haute définition, peu ou pas d’interactivité — à des dispositifs aujourd’hui qualifiés d’immersifs, rendus possibles par la généralisation des smartphones, tablettes, capteurs tactiles ou réalités mixtes. Ce qui m’intéresse, c’est moins la technique que la manière dont elle s’inscrit dans des pratiques sociales, culturelles et professionnelles.

Ce que je constate, c’est que deux mondes coexistent désormais dans le champ des dispositifs patrimoniaux : d’un côté, quelques grandes structures très établies, comme Art Graphique & Patrimoine, qui concentrent des commandes publiques et des expertises ; de l’autre, une multitude de petites structures indépendantes, souvent fragiles économiquement, dont l’existence dépend largement des appels à projets et des financements publics.

« Le numérique patrimonial exige aujourd’hui de sortir des effets de mode pour penser des dispositifs sobres, durables et inclusifs » – Jessica de Bideran

Cette dualité se retrouve aussi dans les musées eux-mêmes : très peu disposent d’une politique numérique structurée. En dehors de certaines grandes institutions, de nombreux musées locaux n’ont, au mieux, qu’un site internet basique. Le numérique y reste un épiphénomène. Aujourd’hui, je dirais que nous sortons d’une phase d’expérimentation intensive : pendant 10 à 15 ans, les pouvoirs publics et les institutions ont beaucoup investi dans des dispositifs numériques, sans toujours en mesurer les effets. Désormais, on assiste à un retour critique sur ces usages . Beaucoup d’institutions reviennent à une forme de sobriété numérique, en partie pour des raisons écologiques, budgétaires et attentionnelles. Mais en parallèle, des acteurs privés comme Culturespaces poursuivent une logique de spectaculaire total, misant sur une esthétique du « waouh », très proche des industries culturelles. On voit donc se dessiner deux tendances divergentes : d’un côté, un repli réflexif ; de l’autre, une amplification marchande.

Comment le numérique impacte-t-il les pratiques de médiation et les rôles des professionnels dans les musées ?

Il faut d’abord rappeler que dans de nombreuses institutions, le parcours muséographique est conçu par les équipes de conservation, tandis que les médiateurs sont intégrés en aval, au moment de la mise en œuvre. Ce décalage a un impact direct sur l’usage des dispositifs numériques : s’ils ne sont pas pensés avec les médiateurs, ils sont souvent ignorés, voire contournés. Par exemple, une table tactile ou un film peut capter l’attention des élèves et couper le rythme de la visite, au détriment de l’interaction humaine. Les médiateurs reviennent alors aux fondamentaux : le geste, le discours in situ et l’échange en direct.

Les dispositifs de médiation numérique mis en œuvre à Malagar, maison de l’écrivain François Mauriac. © Centre François Mauriac de Malagar.

À l’inverse, lorsque les médiateurs sont intégrés dès la phase de conception, l’usage peut être totalement réapproprié. C’est ce que j’ai observé à la maison de François Mauriac à Malagar, où les médiatrices ont été impliquées dès le départ : elles utilisent elles-mêmes les dispositifs numériques dans la visite, mais ces outils ne sont pas laissés en libre accès. On est dans une logique de médiation augmentée, pas de dématérialisation.

Autre champ qui m’a beaucoup intéressée : le transmedia storytelling. En lien avec les travaux d’Henry Jenkins, nous avons exploré comment des techniques issues du marketing culturel — notamment hollywoodien — pouvaient être adaptées au champ patrimonial. L’idée est d’étendre un univers narratif sur plusieurs supports pour construire une adhésion forte. L’exemple le plus abouti est sans doute l’exposition Le Roi est mort (Versailles, 2015) : la communication commençait sur Twitter / X, sous forme de dépêches, type AFP, narrant l’agonie de Louis XIV, puis se prolongeait par un MOOC suivi par 10 000 personnes, des concerts requiems dans les jardins du château… On est ici à la frontière entre médiation et médiatisation, dans une logique immersive mais narrative, construite, cohérente.

Le MOOC (cours en ligne ouvert à un grand nombre de participants) développé par Orange en lien avec le château de Versailles © Orange.

Un cas éclairant est celui de la Cité du Vin à Bordeaux (version 2016) . C’est un équipement entièrement conçu autour d’un dispositif numérique central : le compagnon de visite, une tablette qui vous accompagne tout au long du parcours. Le dispositif repose sur une logique de « buffet » : des centaines d’heures de contenus sont disponibles, et c’est au visiteur de choisir ce qui l’intéresse. L’idée peut paraître séduisante — chacun peut construire sa visite, sélectionner ses centres d’intérêt, avancer à son rythme. Mais dans les faits, cette offre extrêmement riche et diversifiée peut produire une saturation attentionnelle, comme a déjà pu le souligner Marie-Sylvie Poli dans ses travaux menés à Grenoble en 2011-2012. Dans le cadre d’un projet pédagogique mené avec des étudiants de Master de l’Université Bordeaux Montaigne nous avons réalisé en 2018 une étude de réception auprès des visiteurs du parcours permanent. Nous avons observé que les visiteurs sont souvent débordés par une multitude de tâches à faire : cliquer sur le compagnon de visite, activer des contenus dans la scénographie, regarder des vidéos, sentir des odeurs, etc. Ils passent en moyenne de 2h à 2h30 dans la Cité mais n’activent en réalité qu’une partie infime des contenus disponibles. À cette forme de saturation, peut aussi être associé le fait que les visiteurs ne souhaitent pas toujours être laissés en autonomie : beaucoup réclament un guidage, une orientation, un fil conducteur. La médiation humaine manque. Ce retour d’expérience rejoint un mouvement plus large : les structures culturelles classiques reviennent, pour certaines, à des formes plus sobres. Après des années d’expérimentation numérique, il y a une prise de conscience : un musée n’est pas une encyclopédie. La qualité de ce qu’il diffuse peut être plus séduisante qu’une proposition quantitative. L’accompagnement des publics et de la mise en récit des collections, des savoirs, est ce qui est – de plus en plus – attendu.

Enfin, on entend beaucoup que le numérique favoriserait la participation. Ce n’est pas si évident. Comme l’ont montré de nombreux chercheurs comme Joëlle Le Marec ou John Falk, l’expérience muséale est déjà active, même sans écran. Le visiteur lit, discute, marche, choisit. Le numérique ne fait souvent qu’amplifier des gestes déjà existants. Il peut renforcer l’individualisation — notamment avec des casques VR — ou, au contraire, favoriser la co-visite, comme dans certaines applications parent-enfant. Mais il ne crée pas à lui seul une dynamique de participation. Il la soutient, l’oriente, ou parfois, la limite.

Enfin, il y a une expression à laquelle je tiens particulièrement, c’est celle du « silence des objets » . Dans beaucoup de musées d’histoire, on hérite de collections très hétérogènes, souvent désancrées de leurs contextes. C’était le cas, par exemple, au Musée d’histoire de Nantes, avec lequel nous avions travaillé lorsque j’étais dans cette agence de création numérique. Le numérique y était pensé comme un outil de liaison : non pas pour combler un manque, mais pour créer un méta-discours, capable de relier les éléments disparates par des formes d’hypertexte et d’hypermédia. On ne cherchait pas à faire parler chaque objet individuellement, mais à tisser un récit par l’interconnexion, à faire émerger une narration transversale là où les objets, seuls, restaient partiellement muets.

Écosystème numérique de l’exposition permanente du musée d’Aquitaine © Nums.

Quels défis posent le numérique aux institutions ?

C’est une idée largement répandue, mais à mon sens erronée : le numérique ne démocratise pas la culture. Tous les travaux sérieux sur les politiques culturelles le montrent : ce qui favorise l’accès, ce sont des médiations humaines, scolaires et sociales. Le fait de fréquenter un musée avec sa classe, d’être accompagné par une association, de bénéficier d’une sensibilisation au long cours. Un dispositif numérique, en lui-même, ne modifie pas les publics. Ce qui attire, c’est le sujet de l’exposition, sa pertinence sociale, sa proximité territoriale. Ce n’est jamais un cartel numérique qui crée l’adhésion. Cela dit, le numérique peut jouer un rôle en termes de renouvellement de l’offre, d’adaptation des formats et d’accessibilité. Encore faut-il penser à sa durabilité. C’est un défi majeur. Les technologies évoluent vite, les contenus deviennent obsolètes et les dispositifs se dégradent.

Je me souviens de la refonte du parcours XXe siècle au Musée d’Aquitaine en 2009 : on avait opté pour des films, non interactifs, encore visibles aujourd’hui. À l’inverse, les iPads installés en 2015 étaient inutilisables deux ans plus tard. Par ailleurs : qui possède les droits des contenus ? Qui assure la maintenance ? Qui héberge les données ? Dans la majorité des cas, ces aspects ne sont pas contractualisés. Résultat : on perd les contenus, les outils ou l’expérience. Il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience autour de ces enjeux.

On parle de musées en transition, de design numérique plus « slow », plus responsable, à l’image de certains projets de téléphones réutilisables comme le Fairphone. Il faut sortir des boîtes noires propriétaires, penser à des dispositifs ouverts, réparables, modifiables. Cela suppose d’intégrer ces compétences dans les équipes, de former les muséographes, de retravailler les cahiers des charges. Le numérique patrimonial exige aujourd’hui de sortir des effets de mode pour penser des dispositifs sobres, durables et inclusifs.

Enfin, les institutions culturelles gagneraient à renforcer leurs liens avec le monde universitaire, notamment dans une logique de recherche-action . C’est là que peuvent émerger des solutions pertinentes, adaptées aux réalités des terrains, et attentives à la fois aux publics, aux contenus et aux contextes de production.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Un grand merci à Jessica pour sa contribution !