Cet entretien a été réalisé avec Laurence Chesneau-Dupin, Conservatrice en chef du patrimoine, et Laurence Lamy, Conservatrice en chef du patrimoine, présidente de l’APSMNA (Association des Personnels Scientifiques des Musées de Nouvelle-Aquitaine), dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’implication de l’AGCCPF pour soutenir les acteurs du secteur culturel et patrimonial face aux nombreux défis qu’ils rencontrent.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Pourriez-vous présenter l’AGCCPF et l’APSMNA ?
L’AGCCPF (Association Générale des Conservateurs des Collections Publiques de France) est une association nationale réunissant les conservateurs du patrimoine ainsi que les professionnels des musées et des autres patrimoines publics de France, fédérant plusieurs associations et antennes régionales. Chaque antenne bénéficie d’une certaine autonomie dans ses actions, tout en contribuant à une dynamique nationale partagée. Aujourd’hui, 10 antennes sont affiliées à l’AGCCPF et 3 associations sont indépendantes sur les 13 régions en France métropolitaine.
Parmi elles, l’APSMNA (Association des Personnels Scientifiques des Musées de Nouvelle-Aquitaine) représente la région Nouvelle-Aquitaine. L’association s’adresse à l’ensemble des professionnels des musées, pas seulement des conservateurs. Elle regroupe ainsi des acteurs traitant de l’inventaire, de la conservation, de la valorisation, des études, de la médiation, et de la diffusion de tous types de patrimoines : artistique, scientifique, matériel, immatériel ou naturel. Cette ouverture favorise la diversité des parcours, des statuts et des structures représentées, allant des musées communaux aux établissements départementaux ou d’agglomération.
L’AGCCPF et ses antennes ont pour missions :
- La réflexion collective sur les pratiques et les enjeux muséaux ;
- L’édition de revues thématiques « Musées et collections publiques de France » (comme « Agir autrement », numéro 300 coordonné par l’APSMNA, ayant pour sujet la transition écologique dans les musées) ;
- L’organisation de journées professionnelles, espaces d’échange et de débat ;
- Un rôle consultatif auprès des partenaires institutionnels (Service des musées de France, grands établissements, autres associations professionnelles ou ministères), élus et pouvoirs législatifs sur des thématiques sensibles (ex : restes humains, provenance des collections…).
En région Nouvelle-Aquitaine, l’APSMNA fonctionne sans salarié, grâce à une équipe bénévole (contrairement à d’autres régions comme les Hauts-de-France ou l’Occitanie). Le réseau comprend plus de 40 membres, dont des responsables d’établissement, quelques spécialistes dans différents domaines dont la conservation et le numérique. Le recrutement se fait principalement par le biais du bouche-à-oreille, sur la recommandation et le réseau.

Comment l’AGCCPF accompagne les professionnels du secteur muséal face aux évolutions liées au numérique ?
Si l’association n’a pas encore mis en place un accompagnement structuré dédié à la médiation numérique in situ, elle suit attentivement les dynamiques territoriales émergentes. L’APSMNA se positionne avant tout comme un espace d’échange et de veille, où les membres partagent retours d’expériences, outils et projets. Les journées professionnelles et les revues permettent de formaliser certaines de ces réflexions. Une journée professionnelle sur le thème de « l’écoresponsabilité dans les institutions muséales et patrimoniales » a ainsi été organisée en 2024 et une autre en 2025 sur le thème « les musées et le défi de l’IA, enjeux, usages et responsabilités éthiques ». Ces journées ont pour but de renforcer l’effort de formation et d’accompagnement sur des sujets et problématiques actuelles dans les musées.
Concernant la médiation numérique dans les musées de la région, elles sont le fruit d’initiatives locales, portées par les établissements eux-mêmes bien que souvent limitées par des moyens humains et financiers. Ainsi, les musées de La Rochelle, de Poitiers, de Montmorillon, d’Angoulême (ex : numérisation 3D réalisée dans la section préhistoire du musée d’Angoulême), de Niort, de Rochefort ou de Bordeaux (ex : mise en place de cartels numériques au musée d’Aquitaine) ont récemment déployé des projets numériques. En outre, des partenariats sont menés avec d’autres acteurs tels que l’Université de La Rochelle, Cap Sciences ou Alienor.org (Conseil des musées, opérateur régional pour l’informatisation – la numérisation, qui élabore des outils communs de gestion et de mise en valeur des collections).
Enfin, le programme régional « Cultures connectées » soutient certains de ces développements. Ce fut le cas d’une application mobile de visite (accessible via smartphone et tablette) développée en 2018 par les musées de Niort Agglo. Des vidéos intégrées à cette application donnent la parole aux citoyens sur une œuvre tout en apportant l’appréciation d’un spécialiste.
Ces démarches demeurent, cependant, éparses et non coordonnées à l’échelle régionale, et le soutien de l’association ne peut compenser l’absence de stratégie numérique de certaines structures .

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
Les musées de Nouvelle-Aquitaine (et d’ailleurs) font face à plusieurs défis structurels et contextuels dans leur transition numérique :
➜ CONTRAINTES FINANCIÈRES ET HUMAINES
La crise post-Covid a exacerbé les fragilités économiques des musées. Sur environ 110 musées avec l’appellation musées de France en Nouvelle-Aquitaine, nombre d’entre eux ne sont pas ouverts aux publics toute l’année.
Bien que les publics semblent avoir des standards de plus en plus élevés vis-à-vis des musées (notamment, en termes d’exigences technologiques), de nombreux établissements ne disposent que de quelques dizaines de milliers d’euros de budget de fonctionnement annuel (hors frais de personnel) pour valoriser leurs collections au travers d’une médiation numérique de qualité. Les moyens humains sont aussi largement en baisse ou, parfois, réaffectés vers d’autres structures comme les Micro-Folies. Sur le sujet des Micro-Folies, l’APSMNA avait organisé en 2023 un temps d’échange réunissant quatre retours d’expériences issus de contextes territoriaux variés. Il en ressort que les statistiques de fréquentation, tout comme les bilans qualitatifs, sont nettement plus positifs lorsque les Micro-Folies sont rattachées à un équipement culturel déjà existant. En outre, l’intégration des collections patrimoniales territoriales aux mallettes du Musée numérique y avait alors fait consensus.
➜ TEMPORALITÉS DE PROJETS INADAPTÉES
Les porteurs de projets se heurtent à des délais administratifs et budgétaires incompatibles avec la nature évolutive du numérique. À titre d’exemple, un établissement de la région avait développé un projet d’exposition numérique pendant deux ans mais celui-ci a été annulé en quinze jours faute d’intégration dans le plan pluriannuel d’investissement de sa collectivité de tutelle.
➜ PROBLÈMES D’INTÉGRATION, D’ACCULTURATION ET D’USAGE DU NUMÉRIQUE
À l’inverse, pour certaines collectivités, les outils numériques sont parfois supposés résoudre comme par magie les problématiques d’attractivité ou de rajeunissement des publics. Les attentes vis-àvis de dispositifs récents, comme la VR, sont très fortes et certains établissements sont sollicités par leur tutelle pour produire des offres dans des délais records, en dehors de toute stratégie globale de valorisation des collections. Malgré la volonté politique et les budgets consacrés, faute de prise en compte des besoins réels de l’établissement, de la mobilisation des équipes de médiation et de la prise en compte des problématiques d’exploitation, l’impact est souvent bien en-deçà des espérances.
Le numérique se concentre trop souvent sur l’architecture ou les dispositifs techniques, reléguant l’objet muséal au second plan. Il en résulte une déconnexion croissante entre le public et les œuvres authentiques : l’objet devient un «iceberg qui disparaît», au profit d’une surcouche technologique qui peut masquer son sens.
➜ DÉFIS D’IDENTITÉ, D’USAGE ET DE DURABILITÉ
Les musées doivent rester des lieux de rencontre avec les objets originaux et de formation du regard. De ce fait, le numérique ne peut pas remplacer la valeur de l’objet et sa matérialité. Le numérique, pour être pertinent, doit être au service de la recontextualisation et de la compréhension des œuvres, et non devenir une fin en soi.
L’AGCCPF appelle à davantage de souplesse et de collaborations éthiques avec les universités, les entreprises technologiques, et les institutions culturelles, pour mutualiser les compétences et construire des projets pérennes, intégrés, respectueux de l’identité muséale.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Laurence et Laurence pour leurs contributions !