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21 septembre 2026

3 questions à – Maud Dahlem, Chargée de projets culturels digitaux au Muséum de Toulouse.

Table des matières

Cet entretien a été réalisé avec Maud Dahlem, Chargée de projets culturels digitaux au Muséum de Toulouse, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la diversité des projets numériques du Muséum et leurs enjeux développés dans cet établissement.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?

Le Muséum de Toulouse développe une stratégie culturelle numérique centrée sur la production d’une offre plurielle à destination de tous les francophones du monde, conçue de manière à optimiser les ressources collectées ou produites dans le cadre des autres offres (expositions, médiations, collections…) de l’établissement. Cette stratégie repose sur une vue à 360° des projets du Muséum et implique de travailler en mode projet transversal.

L’objectif est de créer une expérience muséale augmentée et d’étendre la portée des actions du Muséum au-delà des public in situ en s’adressant à un public francophone, qu’il soit visiteur ou internaute.

Quelle est l’histoire de la muséographie numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?

La crise sanitaire liée au Covid-19 a été un catalyseur fort de l’engagement du Muséum dans une politique culturelle numérique en ligne. Le Muséum a dû repenser ad hoc sa manière de produire et diffuser de nouvelles offres de façon plus conséquente en phase avec les valeurs éthiques de l’établissement.

Dans cette optique, une nouvelle organisation a ainsi été adoptée. La direction du Muséum a alors souhaité étendre mes missions de conception audiovisuelle et multimédia in situ à celles d’offres en ligne pour développer une médiation culturelle et numérique globale.

En outre, il était important que la culture numérique soit partagée au sein des équipes pour acculturer mes collègues mais aussi mener un travail collectif pluridisciplinaire pensé à l’échelle du Muséum. Pour répondre à cette mission, mon poste a été positionné en transversal dans l’organigramme. Ainsi, je suis au service de ces équipes tout en étant en charge de coordonner leurs différentes compétences métiers pour travailler en mode projet. Pour mener ce travail, je suis en charge de l’organisation et de la coordination de comités réguliers mobilisant les services de la programmation, de la médiation, des bibliothèques, des collections, des jardins ainsi que, parfois, des expositions et de la communication. Notre stratégie numérique repose sur deux principes fondamentaux :

  • Créer un univers où les offres (numériques ou non) se répondent les unes aux autres pour enrichir l‘expérience visiteur / internaute (transmédia),
  • Éditorialiser des ressources collectées mais encore non exploitées, ré-exploiter des contenus dans un format différent ou étendre une offre à un public particulier (ex : contenus en LSF).

Ainsi, à chaque nouvelle exposition et à chaque nouvelle saison, une production riche de médiations numériques voit le jour. Ce fut le cas avec l’exposition Sex-Appeal – La scandaleuse vie de la nature (octobre 2023 – juillet 2024). Cette exposition autour de la sexualité dans le vivant, labellisée d’intérêt national, a ainsi intégré une diversité de dispositifs sensoriels et audiovisuels innovants . Deux jeux multimédia d’expositions ont ainsi leurs jumeaux numériques en ligne ; des sons et des vidéos autour de la séduction animale présentés dans l’exposition ont été intégrés dans des articles en ligne, une BD sur Instagram a été créée avec la collaboration du Bdéiste Mr Box (Bdésite ayant travaillé à des planches BD de l’exposition), une série podcasts de 12 capsules a aussi été produite. Les années précédentes, nous avons aussi réalisé des audiovisuels (interviews filmées, films documentaires de 30 min, lectures filmées pour enfants, vidéo stop motions autour d’un objet de collection…).

Exposition Sex-Appeal © Muséum de Toulouse

Aujourd’hui, des services s’emparent aussi de la production de la médiation numérique et développent des compétences particulières. C’est un bon indicateur que la culture numérique se diffuse positivement au sein de l’établissement ! Par exemple, la médiation a développé un partenariat avec un studio d’animation toulousain La Ménagerie et réalise ainsi des vidéos en stop motion autour d’objets de collection de préhistoire . L’objectif est d’enrichir les mallettes pédagogiques et les stands de médiation. Sur ces projets initiés par un service pour un usage particulier, mon expertise peut être sollicitée pour les accompagner.

Par ailleurs, depuis de nombreuses années, le Muséum de Toulouse a développé des actions participatives en direction de ses publics. Le premier projet initié en 2008 (et toujours actif), alors que je travaillais sur les réseaux sociaux, est le concours photographique et littéraire qui a créé la première passerelle entre le in situ et le en ligne. Puis il y a eu les Pyrénées d’hier (photos d’Eugène Trutat) et d’aujourd’hui (prises de vues contemporaines de nos visiteurs ou d’internautes) pour alimenter un dispositif d’exposition, le projet Imaginons le Muséum de demain qui a permis de réaliser une vitrine d’exposition conçue par les visiteurs d’objets physiques et numériques…

Pour en revenir au Concours littéraire, dernièrement nous avons souhaité valoriser les nouvelles lauréates en produisant un ebook téléchargeable au format .pub ainsi que sa version audio disponible sur SoundCloud. Ces livres audios répondent à des publics cibles qui aiment écouter les histoires, à des personnes mal ou non voyantes ou à des personnes dyslexiques.

Plumes en voix, le concours littéraire et participatif du Muséum de Toulouse.

La politique numérique du Muséum de Toulouse s’inscrit aussi dans une approche globale de valorisation des savoirs scientifiques et de diversification des modes d’accès à ses contenus. En lien avec la politique active de la métropole en matière d’ouverture et de partage des données, le Muséum s’engage activement dans la diffusion libre de ses collections numérisées, de ses archives et de ses ressources iconographiques. Celles-ci sont mises à disposition sur des plateformes généralistes (Wikimedia Commons, Flickr) ou spécialisées (Joconde, eRecolnat), dans une logique de partage des savoirs avec les publics et les communautés d’usage. Ce travail a été reconnu par l’obtention du label Culture Libre – Niveau Bronze de Wikimédia France, qui atteste de l’engagement de l’institution en faveur des politiques open content. À ce titre, le Muséum s’engage à respecter les 6 principes de la Charte Culture Libre :

  1. Des contenus libres et accessibles au plus grand nombre,
  2. Le public au centre des préoccupations,
  3. L’adaptation aux pratiques collaboratives,
  4. L’accès à des sources fiables et contenus de qualité,
  5. Favoriser le partage et l’émergence de nouvelles formes de savoir et de pratiques artistiques,
  6. Une politique d’évolution des pratiques professionnelles.

Enfin, la stratégie mise en œuvre par le Muséum repose sur un principe fondamental : penser le numérique non pas comme une simple déclinaison des expositions physiques, mais comme un espace éditorial et culturel à part entière tout en s’insérant dans une logique globale et durable. Nous l’avons vu, à chaque exposition, une réflexion est menée pour voir ce qui peut être exploité, ré-exploité ou faire sens pour quelqu’un à distance et un visiteur. L’offre en ligne peut être aussi un complément à l’exposition. Ainsi, dans le cadre de l’exposition Géants (octobre 2024-2025), une exposition accueillie, louée au Muséum de Bruxelles, le Muséum a intégré un spécimen remarquable, une nouvelle espèce de Gastornis, un oiseau géant datant de – 52 millions d’années,découverte tout près de Toulouse ces dernières années. C’est une vraie aventure humaine et scientifique qui s’est déroulée dans les coulisses pour réfléchir à la reconstitution grandeur nature du spécimen à partir de quelques fossiles. J’ai proposé un synopsis au comité numérique, à ma direction et à mes collègues techniques de l’événementiel. Nous avons tourné ce film en interne avec l’équipe audiovisuelle événementielle de la DCSTI . Il a été projeté plusieurs fois au Muséum et mis à disposition de tous sur YouTube (plus de 23 000 vues) en langues français et anglaise et bientôt aussi en langue des signes . Le film a commencé sa tournée hors les murs pour toucher un plus large public (ex : au cinéma du tiers lieux toulousain – La Forêt Electrique) . Il a été aussi proposé à des festivals.

Aujourd’hui, nous cherchons aussi à faire parler le territoire. Par exemple, pour accompagner la prochaine exposition Domestique moi si tu peux (octobre 2025 – juin 2026), nous allons proposer une série d’articles sur l’animal domestique à Toulouse d’hier à aujourd’hui. Ces articles seront fortement enrichis de médias : archives, images contemporaines, interviews audios. Ils seront éditorialisés pour le web et un travail de valorisation sera réalisé. Ils feront écho à des contenus présents dans l’exposition temporaire et à d’autres offres du musée. Ils sont travaillés avec des collaborateurs locaux, les Archives municipales, le nouveau service d’animation patrimoine et architecture et l’Office du tourisme qui seront relais de contenus et de promotions.

Montage ostéologique Gastornis laurenti- Credit Tristan Delaunay

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la muséographie numérique dans votre établissement ?

Au Muséum, le développement de la médiation numérique en ligne s’appuie sur un budget de 10 000 euros (budget réduit désormais au tiers depuis les restrictions budgétaires nationales). La transversalité et la mutualisation des ressources humaines et des données entre services ou la mobilisation d’équipements internes pour la création de contenus (ex. tournage documentaire) sont d’autant plus nécessaires.

La transversalité entre équipes est ainsi assurée par le comité numérique interne (réunit une fois tous les mois). Il est pensé dans une réflexion collective et fonctionne selon des modalités souples, adaptées à la nature de chaque initiative :

  • Production interne : lorsque les compétences sont disponibles (ex. tournage documentaire, capsules audio),
  • Expérimentation ouverte : participation à des demandes de subventions portées par des entreprises innovantes (ex. réponse commune à l’appel à projet France 2030 Culture immersive et métavers avec Losonnante),
  • Collaboration scientifique : liens réguliers avec des laboratoires de recherche (ex. développement de jumeaux numériques en collaboration avec ces laboratoires),
  • Appels à projets : peu sollicités à ce jour, en raison de ressources humaines limitées.

Maud DAHLEM est l’AMO multimédia et audiovisuel du Muséum, il n’est pas fait usage d’Assistance à Maîtrise d’Ouvrage extérieure. Les projets sont financés principalement sur une ligne budgétaire propre à la médiation numérique (hors exposition) ou par subvention spécifique (ex . appel à projets Services numériques innovants du ministère de la Culture).

Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?

Le principal défi des musées, et en particulier des musées de sciences, est de toucher un large public, y compris ceux qui ne sont pas visiteurs de musées ou qui ne pensent pas avoir d’affinité avec les sciences. Ce défi peut être relevé, en partie, par l’usage raisonné et bien pensé de la production des médiations numériques, pour atteindre ces personnes, là où elles sont et selon leurs usages. C’est bien là que s’inscrit la stratégie culturelle numérique du Muséum de Toulouse. Faire, et bien faire. Suffisamment pour créer une offre qui fait sens sans pour autant surenchérir en offres disponibles.

Dans les années à venir, l’enjeu majeur consistera à consolider la dynamique engagée en termes de médiation numérique . Cela impliquera de renforcer les compétences internes, de développer les capacités internes de production et de diffusion des contenus. Cela nécessitera aussi de poursuivre la démarche transversale d’éco-conception engagée et d’évaluation permettant d’analyser les usages, les attentes des publics et l’impact réel des projets. Il conviendra également d’ancrer davantage le Muséum dans l’écosystème national et international en participant plus largement à des expérimentations, à des programmes de recherches et à des appels à projets ambitieux.

Fiches projets

Gastornis – Une aventure humaine et scientifique

Cette expérience présente la découverte paléontologique d’un oiseau géant (Gastornis laurenti) et la reconstitution de son squelette en grandeur nature dans le cadre de l’exposition Géants présentée au Muséum. Elle a pour objectif de créer du lien entre exposition physique et expérience numérique en ligne, valoriser une découverte locale et donner à voir les coulisses métiers du muséum.

Série audio – « Plumes en voix »

Ce projet d’expression littéraire valorisé en capsules sonores (enregistrement voix de la lecture, réalisation des génériques) diffusées sur Soundcloud vise à croiser les regards littérature / sciences et à soutenir une relation sensible et communautaire avec les participants au concours littéraires. Il offre une valorisation de leurs écrits aux participants des concours du muséum organisés depuis 2010 et vise des publics cibles particuliers.


Pour retrouver l’ensemble de l’étude :

Un grand merci à Maud pour sa contribution !