Cet entretien a été réalisé avec Stéphanie Baunet Klein, Chargée de projets culturels et de médiation, référente pour le Musée de l’Œuvre Notre-Dame, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant l’intégration progressive du numérique au sein de ce musée, comme outil d’interprétation des œuvres médiévales et de renouvellement de la médiation muséale.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ

Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Le musée de l’Œuvre Notre-Dame s’inscrit dans un réseau de 11 musées gérés par la Ville de Strasbourg, couvrant un large spectre de collections (Musée des Beaux-arts, Arts décoratifs, Archéologie, Art moderne et contemporain, Historique, Alsacien, Aubette 1928, Cabinet des estampes et des dessins, Zoologique et Tomi Ungerer). Il se distingue par son positionnement unique en France et en Europe, en étant entièrement dédié aux arts du Moyen Âge et de la Renaissance dans la région du Rhin supérieur. Il conserve notamment des éléments sculptés exceptionnels provenant de la cathédrale de Strasbourg et d’autres édifices religieux alsaciens, qui posent des défis particuliers en termes de contextualisation et de lisibilité pour le public.
Les objectifs stratégiques du musée en matière de numérique visent donc à enrichir l’expérience de visite en surmontant ces défis. Loin de céder à l’effet de mode, le musée considère les technologies immersives et interactives (réalité virtuelle, réalité augmentée, interfaces tactiles) comme des outils au service des œuvres et de leur compréhension.
L’enjeu est triple :
- Offrir une médiation sensible et intelligible sur des objets fragmentaires ou déplacés,
- Réaffirmer le rôle du musée comme passeur de connaissances scientifiques rigoureuses tout en rendant ces contenus accessibles,
- Renouveler les publics en s’adressant notamment à des visiteurs éloignés du patrimoine ou des codes muséaux traditionnels.
Quelle est l’histoire de la médiation numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
La politique d’innovation numérique du Musée de l’Œuvre Notre-Dame s’ancre dans une réflexion de fond amorcée dès 2014 autour des défis de médiation liés à la cathédrale de Strasbourg, dont de nombreux éléments sculptés sont aujourd’hui conservés au musée. Cette réflexion a rapidement pris corps grâce à une collaboration structurée avec la société Inventive Studio, spécialiste de la modélisation 3D appliquée au patrimoine architectural, en particulier, à la cathédrale de Strasbourg. Le partenariat a permis de tester divers formats de médiation numérique, chaque projet devenant une opportunité d’affiner la relation entre technologie, œuvre et expérience de visite.
En 2015, un premier film est réalisé pour une exposition sur l’introduction du gothique à Strasbourg. Il portait sur l’évolution du portail du transept sud de la cathédrale.

En parallèle, un appel à projet Tango & Scan de l’Eurométropole de Strasbourg, remporté en 2014, offre la possibilité de développer un prototype mobile (application sur tablette) et d’enrichir les expérimentations technologiques. Une salle numérique a ensuite été ouverte, sans œuvre, ni collection, avec 3 casques de réalité virtuelle branchés à un ordinateur pour découvrir la flèche de la cathédrale (réalisée avec Inventive Studio, Seppia et Holo3). Ouvert selon les possibilités d’y dédier un agent sur place, cette salle est restée ouverte un an. Cette installation, bien que temporaire, rencontre un franc succès et marque un tournant : le numérique peut générer un intérêt spécifique et attirer des publics nouveaux.
L’idée de créer une diversité de dispositifs fixes, intégrés dans le parcours muséal, a émergé progressivement. Le musée fait alors le choix de développer un parcours-exposition avec une approche fondée sur l’adéquation entre l’œuvre et l’outil numérique, en adaptant chaque technologie aux besoins spécifiques de recontextualisation ou d’exploration matérielle.
Le numérique à l’Œuvre : véritable parcours-exposition
Cette démarche débouche sur la conception du parcours « Le numérique à l’Œuvre », inauguré en mai 2022. Il comprend 18 dispositifs interactifs fixes, dont 14 conçus par Inventive Studio et 2 en réalité augmentée développés avec le studio TeeKila. Le projet bénéficie également de la collaboration d’Artmyn pour la numérisation ultra haute-définition de la Nature morte à l’horloge de Stoskopff (le musée a bénéficié de cette numérisation via un challenge organisé par la société technologique Artmyn, le transporteur d’art ESI et le Club Innovation et Culture). Ces dispositifs permettent une immersion dans l’histoire, la polychromie, ou l’environnement architectural d’origine des œuvres. Conçus comme un véritable parcours-exposition, certains éléments ont été pérennisés au-delà de l’année initialement prévue, témoignant de leur réception favorable par les publics.

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la médiation numérique in situ dans votre établissement ?
Le développement du numérique au Musée de l’Œuvre Notre-Dame s’inscrit dans une dynamique plus large portée par la Ville de Strasbourg, qui fait de l’innovation numérique un axe structurant de sa politique culturelle. Bien que certains projets emblématiques, comme « Le numérique à l’Œuvre », aient bénéficié de financements ponctuels spécifiques, le numérique est désormais envisagé comme un volet transversal intégré à la stratégie du musée à long terme.
Les ressources allouées au numérique proviennent de plusieurs sources : financement direct par la Ville via le budget des musées, mobilisation de lignes dédiées pour des projets innovants, et recours à des dispositifs extérieurs (appel à projets Tango & Scan de l’Eurométropole, subventions régionales ou européennes). Le musée s’appuie également sur des partenariats pérennes avec des entreprises spécialisées (telles qu’Inventive Studio), des laboratoires de recherche et d’autres institutions locales, comme le Shadok ou l’université.
Du point de vue organisationnel, les projets numériques sont portés collectivement par les équipes de conservation, de médiation et de technique. Même sans augmentation d’effectif, une adaptation des compétences a été rendue possible grâce à des formations ciblées, notamment dispensées par les prestataires lors de la mise en œuvre des dispositifs. Cela permet aujourd’hui au musée d’assurer l’entretien, la médiation et le suivi de dispositifs complexes, même si cela exige un engagement technique quotidien.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
Les dispositifs numériques ne vont pas sans poser de nombreux défis, aussi bien techniques qu’humains, qui questionnent la soutenabilité de l’innovation dans les institutions patrimoniales. L’expérience du musée souligne l’importance d’un travail préparatoire scientifique solide, de formations continues, d’un accompagnement quotidien, et d’une adaptation constante aux retours des usagers et aux contraintes matérielles.
Le défi de l’évaluation des dispositifs de médiation numérique est particulièrement prégnant afin d’envisager des ajustements, évolutions ou renouvellements. Or, l’intérêt des publics n’est pas forcément là où on l’attend, leurs pratiques font l’objet de beaucoup de préjugés qu’il s’agit de déconstruire par la pratique de l’observation et de l’échange.
En outre, le numérique induit un rapport au corps du visiteur, à sa posture ou à sa gestuelle qui interroge sur son accessibilité. Or, cette accessibilité n’est souvent pas assez prise en compte faute de moyens et de budgets supplémentaires afin de répondre au mieux aux besoins de tous les visiteurs.
Les dispositifs numériques peuvent aussi induire à la fois des difficultés d’usages et, a contrario, des moments de convivialité et de partages décomplexés entre les publics ou les agents de surveillance qui en facilitent l’usage mais aussi la rencontre avec les œuvres ou le musée. La montée en compétence des agents en salle est donc cruciale. En l’occurrence, au musée, ces agents avaient déjà été sensibilisés à ces sujets pour redémarrer les dispositifs ou résoudre des petits problèmes techniques. L’équipe de médiation a dû aussi être formée rapidement à l’ouverture de l’exposition pour prendre en main ces différents dispositifs dans leurs activités.
Enfin, l’intégration de ces différents dispositifs a créé une complexité de convivialité avec la médiation écrite . La diversité des textes en salle entre panneaux de salle, totems, textes sur les écrans et cartels (auxquels s’ajoute le multilinguisme des textes) induit une complexité d’approche des œuvres et du musée. Une refonte de la médiation écrite est, par conséquent, nécessaire et une réflexion globale sur l’accompagnement de visite est indispensable.
Fiche projet : Le numérique à l’Œuvre
Le parcours « Le numérique à l’Œuvre » a pour but d’explorer les diverses possibilités offertes par les technologies numériques pour permettre aux visiteur·ses de remettre en contexte et d’expliciter un certain nombre d’œuvres présentées. Dix-huit œuvres ou ensembles bénéficient ainsi d’une variété de systèmes.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
VOLET 1 : panorama des offres in situ
VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Stéphanie pour sa contribution !