Cet entretien a été réalisé avec Stéphanie Orlic Mathevet, Cheffe du département Innovation Conception Production Multimédia, et Guillaume Jacquemin, Chef de services multimédia et designer d’expériences interactives chez Universcience, dans le cadre de l’étude réalisée par l’Institut OPUS (Observatoire des Patrimoines de l’Alliance Sorbonne Université) et {CORRESPONDANCES DIGITALES] « Médiation numérique dans les musées : quelle(s) durabilité(s) ? ». Il met en avant la trajectoire d’Universcience dans le développement d’installations numériques innovantes, ancrées dans une culture de l’expérimentation, de la coopération interdisciplinaire et de l’adaptation aux usages.
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Quels sont les objectifs et enjeux stratégiques de votre établissement en termes de numérique ?
Universcience intègre la muséographie numérique au cœur de sa stratégie numérique, non comme une finalité technologique, mais comme un levier d’engagement, d’émotion et de compréhension. Notre objectif est de faire dialoguer exigence scientifique, approches expérientielles, durabilité et accessibilité. Chaque expérience numérique produite est ainsi guidée par quatre postures clés proposées aux visiteurs : enchanter, dialoguer, expérimenter et décrypter.
D’un point de vue global, l’enjeu majeur de cette approche de la médiation numérique est d’inventer des dispositifs cohérents dans leur fond et dans leur forme, pensés dès l’origine pour être inclusifs, durables, mutualisables, et diffusables dans des contextes variés, y compris hors les murs.
À cet enjeu majeur s’ajoute la nécessité de se réinventer dans un contexte concurrentiel qui a vu le numérique se standardiser et les offres expérientielles intégrer les expositions temporaires et permanentes de l’ensemble des établissements culturels.
Quelle est l’histoire de la muséographie numérique in situ dans votre établissement ? Quels en sont les grands projets emblématiques ?
Dès ses origines, Universcience s’est tournée vers des dispositifs expérientiels avec :
- Des films interactifs et des dispositifs hybrides, des maquettes, objets tangibles et manipulations augmentées par du numérique. C’est le cas de l’exposition permanente Mathématiques conçue à la fin des années 80 et toujours appréciée des visiteurs aujourd’hui. Plus récemment, l’exposition temporaire Banquet s’est dotée de ce type de dispositifs pour, par exemple, apprendre les bons gestes en cuisine.
- Des expériences qui mettent le corps en mouvement, qui explorent les interfaces naturelles, avec une expertise jeune public. Depuis les années 90, les Cités des enfants (qui font actuellement peau neuve) ou Transparence – Palais des enfants (espace dédié aux enfants co-produit avec Universcience au Grand Palais en 2025) sont emblématiques de ces approches.
- Des projections qui mappent les surfaces et les objets jusqu’à des spectacles immersifs de grande ampleur avec il y a peu l’exposition permanente Mission spatiale.
Fort de cette histoire, la DET a produit récemment une frise chronologique marquant les évolutions majeures en termes de muséographie numérique dont voici quelques jalons :

Quels sont les moyens et ressources alloués au développement de la muséographie numérique dans votre établissement ?
La gouvernance de la muséographie numérique chez Universcience repose sur une organisation où le département Innovation, Conception, Production Multimédia (ICPM) de la Direction des Éditions et du Transmédia (DET) travaille en lien étroit avec la Direction des Expositions (constituée de muséographes, architectes, graphistes, désigner.es de manips).
Bénéficiant d’une expertise en muséographie numérique remontant à l’ouverture de la Cité des sciences et de l’industrie (1986), pionnière et établissement de référence en ce domaine, la DET met en général à disposition une équipe de 3 personnes : 2 concepteur.ices, chef. fes de projets numériques et 1 ingénieur.e, coordinateur. ice numérique.
L’exposition est pilotée par le commissaire-chef.de de projet dans une logique de co-conception. Scénographie, graphisme, réalisation des manipes, fabrication et agencement sont le plus souvent externalisés.
Les dispositifs numériques sont conçus en interne, tant sur les volets narratif et expérientiel, que dans leur conception technique et répondent aux publics en termes d’enjeux d’accessibilité, d’objectifs de médiation. Ils intègrent des propos scientifiques définis dans le programme muséographique et prennent en compte les contraintes de l’itinérance de l’exposition – ce qui est le cas de la plupart des expositions temporaires. Les méthodes de conception sont centrées utilisateur, design d’expérience et s’appuient sur des itérations maquettage et prototypage / tests avec du public.
La production des contenus s’appuie sur l’écosystème des créateurs et producteurs numériques principalement français avec un accord-cadre pour les éléments interactifs et des marchés pour les productions audiovisuelles. En parallèle, l’équipe d’ingénierie et coordination technique achète, réceptionne les équipements et conduit leur intégration sur le chantier qui est sous-traité. Trois mois après l’ouverture de l’exposition, le département passe le relais aux équipes d’exploitation et maintenance en interne. Une enquête de réception des publics est quasi systématiquement programmée pour évaluer l’atteinte de nos objectifs.
Les moyens alloués à la muséographie numérique sont intégrés dans les budgets d’exposition. Le financement repose sur une combinaison de ressources propres principalement. Le recours au mécénat, aux co-productions ou encore aux appels à projets est plus rare. L’ensemble s’inscrit dans une logique de sobriété et d’éco-conception. Universcience veille à limiter l’impact environnemental de ses dispositifs numériques : réemploi de matériel, maîtrise énergétique, formats légers.
En parallèle, le département s’est fixé des axes de développement – ce qu’il souhaite instruire comme sujets pour concentrer les efforts, cibler la veille, se donner les moyens de faire de la R&D, faciliter la recherche de mécénat et de partenaires. Le but est de gagner un temps d’avance pour prototyper des solutions et discuter avec la direction des expositions en amont.
Il travaille également à la rédaction d’une charte de l’expérience numérique à Universcience dans un double objectif, capitaliser et valoriser un savoir-faire. Cette charte sera complétée par un travail de mémoire sur l’histoire de la muséographie numérique depuis la création de l’établissement en 1986.
Selon vous, quels sont les défis qu’induisent le développement de projets numériques in situ dans les musées ?
- Enjeux budgétaires et de pérennisation : La production de dispositifs numériques reste coûteuse, tant en conception qu’en maintenance, et les ressources affectées varient selon les expositions. Il est difficile de garantir la pérennité des projets hors du temps d’exposition, d’autant qu’ils sont souvent pensés sur mesure, dans des logiques peu réplicables. La mutualisation, la réutilisation des modules et la diffusion hors les murs nécessitent des formats plus sobres, adaptables, et des modèles économiques à consolider.
- Cadre juridique et agilité limitée : Comme beaucoup d’établissements publics, Universcience doit composer avec des règles de commande publique. Ces contraintes limitent parfois la souplesse nécessaire pour mener des expérimentations numériques ou contractualiser rapidement avec des partenaires créatifs (studios, artistes, startups). À terme, le risque d’appauvrir le champ de la création numérique si les établissements culturels ne sont pas capables d’y contribuer est de plus en plus prégnant.
- Enjeux de mutualisation et de capitalisation : Universcience identifie comme essentiels le partage d’expérience, la mutualisation des moyens techniques, la standardisation des dispositifs de diffusion et le développement des coproductions et des stratégies de développement numérique communes.
- Expérience utilisateur et attention au temps long : Un autre défi central réside dans l’équilibre entre effet immersif et qualité de l’expérience. Universcience revendique une posture de sobriété face à la course au spectaculaire : il s’agit d’imaginer des dispositifs qui mobilisent l’émotion sans saturer l’attention, qui accompagnent la complexité sans appauvrir le contenu. Cela suppose une vigilance constante à la qualité d’écriture, à l’ergonomie et à la temporalité des usages.
Fiches projets
Salle immersive grand format
La salle Grand Format a pour ambition de proposer aux publics et aux médiateurs une nouvelle forme d’exposés de médiation en environnement immersif.
Au cours d’exposés de 30 à 60 minutes, les médiateurs ont la possibilité de convoquer des contenus protéiformes et multiples afin de proposer aux publics une expérience non-linéaire, interactive et inédite. Ces exposés abordent la recherche scientifique contemporaine à travers le prisme de très grandes infrastructures de recherche (Synchrotron SOLEIL, ITER, etc.) ou d’expéditions scientifiques en terrains reculés. Ces sujets permettent aux publics de découvrir des lieux inconnus ou inaccessibles.

Expérimentations de narrations sonores – Machine arrière
Projet d’expérimentation de narrations sonores interactives et immersives, sans casque, en contexte d’exposition dans le cadre de l’exposition Machine Arrière, présentée à la cité à partir de mai 2025. Test de différentes formes d’interaction (voix, posture, espace, narration) via un scénario-fiction décliné en trois scènes.

Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un grand merci à Stéphanie et Guillaume pour leurs contributions !
* A. 1988 – exposition temporaire « Image calculée » © LAMOUREUX Michel / EPPDCSI B. 1986-1995 – exposition permanente « Mathématiques » © CHIVET Sophie / EPPDCSI C. 1996 – exposition temporaire « Electricité, qu’y a-t-il derrière la prise ? » © LAMOUREUX Michel / EPPDCSI D. 1999 – exposition permanente « Sons » © VINCENZO Valerio / EPPDCSI E. 2008 – Cité des enfants 5-12 ans © EXPILLY Sandrine / EPPDCSI F. 2009 – exposition permanente « Objectifs terre » © BARTOLUCCI Enrico / EPPDCSI G. 2016 – exposition permanente « Mutations urbaines » © LEVY Philippe / EPPDCSI H. 2017 – exposition temporaire « Effets spéciaux, crevez l’écran ! » © LEVY Philippe / EPPDCSI I. 2021 – exposition temporaire « Le Banquet » © RIBIÈRE Rémy-Pierre / EPPDCSI J. 2023 – exposition permanente « Mission spatiale » © ROBIN Arnaud / EPPDCSI K. 2025 – exposition temporaire « Transparence » © ROBIN Arnaud / EPPDCSI