Le jeudi 4 décembre 2025, le NUMIX LAB proposera à Vienne un panel autour de l’hybridité artistique et culturelle. Nous nous sommes entretenus avec Gaëlle Philippe, chargée du numérique, du livre audio et de la prospective au Centre National du Livre.
Elle interviendra lors de cette conférence pour présenter les liens entre hybridité artistique et littérature, ainsi que d’un nouveau projet de réalité virtuelle, Vivre LiVRes.
Pouvez-vous vous présenter ainsi que le Centre National du Livre ?
Je suis Gaëlle Philippe, chargée du numérique, du livre audio et de la prospective au Centre National du Livre (CNL), rattachée à la délégation à la diffusion et à la lecture.
Le CNL est un établissement public administratif placé sous la tutelle du ministère de la Culture. Sa mission est d’accompagner et de soutenir financièrement l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre : auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires. Sous l’impulsion de Régine Hatchondo, actuelle directrice, le CNL a récemment développé de nouvelles actions autour de la lecture, en particulier des dispositifs de soutien ciblant des publics spécifiques : scolaires, personnes éloignées de la lecture pour des raisons diverses (hospitalisation, incarcération…), avec par exemple la création du prix « Goncourt des détenus ».
Nous avons également lancé le programme « Lire en entreprise », destiné à toucher les adultes peu concernés par nos dispositifs traditionnels directement sur leur lieu de travail.
Sur le plan numérique, le CNL accompagne des projets d’innovation technologique visant à renforcer les compétences des acteurs du secteur : plateformes, applications, création et développement du livre audio. Ce dernier domaine constitue d’ailleurs un positionnement relativement inédit pour notre établissement.
Le 4 décembre, vous interviendrez pour le panel 3, « Hybridité artistique et culturelle », où le panel donnera la parole à de nouvelles expérimentations (notamment casser les cloisons avec d’autres disciplines tels que le livre, le jeu vidéo, le spectacle vivant, etc.) ? En quoi le Centre National du Livre peut contribuer à cette thématique abordée, à propos de l’hybridité entre numérique et littérature ?
Depuis plusieurs années, nous nous intéressons aux technologies immersives et à leur potentiel pour rapprocher les jeunes de la lecture. Dans le cadre de mes missions de prospective, j’ai pu constater la richesse de créativité de ce secteur, bien que celui-ci fonctionne selon des logiques très différentes de celles du monde du livre : modèles économiques, réseaux professionnels, modes de fonctionnement.
Or, le CNL fait de la jeunesse une priorité et cherche à encourager le retour vers la lecture. Nous avons donc choisi d’explorer le numérique, vecteur privilégié pour toucher ce public. L’idée est de rendre la lecture à nouveau attractive en s’appuyant sur leurs usages numériques.
Nous nous sommes ainsi intéressés à de nombreuses techniques, dont la réalité virtuelle, avec l’ambition de créer une œuvre inspirée de la littérature française, dans l’objectif de susciter l’envie de lire grâce à une expérience à la fois immersive et familière, et inciter les spectateurs à revenir vers le livre papier. L’idéal serait même que les ouvrages évoqués soient disponibles sur place, dans les lieux de diffusion de cette expérience.

Où sera-t-elle diffusée ?
Dans un premier temps, notre cible principale est le réseau des bibliothèques départementales équipées de casques de VR et qui ont pour mission d’animer le territoire des bibliothèques locales en faisant tourner leur lot de casques et les expériences en VR ou numérique qu’elles acquièrent.
À terme, nous envisageons d’élargir la diffusion à d’autres types de lieux : salles de cinéma immersives, théâtres, centres culturels…
Ce projet de VR constitue une première pour le CNL : nous nous engageons en tant que co-producteur aux côtés de Lucid Realities, ce qui est inédit pour notre établissement. Nous sommes actuellement en phase de développement, avec un prototype en cours de réalisation, et nous recherchons d’autres coproducteurs et financeurs.
Jusqu’à présent, le CNL se positionnait principalement comme financeur, via des subventions. C’est le cas par exemple pour :
- EDRLab (European Digital Reading Lab), acteur majeur de l’accessibilité du livre numérique ;
- La SCELF (Société civile des éditeurs de langue française), pour le programme Shoot the Book!, facilite les échanges entre éditeurs et producteurs audiovisuels pour l’adaptation d’œuvres littéraires en films ou séries. Elle se présente comme une base de données sur laquelle les producteurs et les éditeurs peuvent échanger des données sur des ouvrages et des projets sur lesquels ils vont contractualiser.

Quels sont les 3 enjeux dans vos projets auxquels vous êtes confrontés aujourd’hui en termes de création / production / diffusion ? Comment le NUMIX LAB pourrait y répondre ?
Sur la production, le principal défi réside dans la rencontre de deux écosystèmes : celui du livre et celui du numérique. Ils ne partagent ni les mêmes logiques économiques, ni les mêmes processus de travail. Dans le projet avec Lucid Realities, nous devons concilier les contraintes d’un établissement public avec celles d’un producteur audiovisuel, tout en négociant les droits avec les éditeurs ou ayants droit, souvent peu familiers de ce type de projets. Le rôle du CNL est donc de faire le lien entre ces mondes et d’harmoniser communication et méthodologie.
Sur la création, l’enjeu est de traduire fidèlement l’univers littéraire dans une œuvre visuelle et interactive. Pour y parvenir, nous avons fait appel à un auteur-scénariste de bande dessinée, dont la sensibilité narrative se rapproche davantage de l’audiovisuel. Il s’agit de rendre les œuvres accessibles à des publics non-lecteurs, que ce soit par l’adaptation audiovisuelle ou immersive, numérique et même jeux vidéo, sans pour autant les simplifier à l’excès ni en trahir le sens. L’objectif reste de donner envie de découvrir l’œuvre originale, et non de la remplacer par l’expérience immersive.
Dans notre projet, l’idée est de présenter l’univers de l’œuvre, de créer une interaction avec l’utilisateur qui va l’interroger, créer une empathie avec le personnage qu’on ressent à la lecture et ainsi donner envie au spectateur de se plonger par la suite dans le livre et continuer de vivre l’expérience.
Sur la diffusion, l’enjeu principal est l’accompagnement et la médiation unifiée. Le CNL prévoit par exemple dans ce nouveau projet de créer un livret pédagogique pour faciliter l’appropriation de l’œuvre et en enrichir la réception.
La participation au NUMIX LAB représente pour nous une opportunité précieuse. Elle nous permet de rencontrer des acteurs que nous côtoyons rarement, de mieux comprendre leurs contraintes et enjeux (techniques, contractuels, économiques) et d’identifier des réseaux de diffusion potentiels en visitant certains lieux, en rencontrant des représentants de salles et structures immersives. Enfin, elle ouvre la porte à des partenariats financiers sur le court et le long terme.
Le NUMIX LAB revient pour une sixième édition en Autriche et en Hongrie, du 1er au 5 décembre 2025, autour du thème « Au-delà des frontières ». Le NUMIX LAB est une initiative de {CORRESPONDANCES DIGITALES] et de Xn Québec.
Un grand merci Gaëlle pour ta participation !
Charlotte BAUGÉ