Selon une enquête menée auprès des Musées de France par le ministère de la Culture en 2024 (962 répondants) :
- 30 % des musées proposent des bornes interactives (240 musées),
- 24 % des audioguides (195 musées),
- et 21 % une application de visite (171 musées).
À ces différents supports pourraient s’ajouter un ensemble de ressources audiovisuelles mis à disposition via d’autres dispositifs faisant appel à des casques de réalité virtuelle, à de la vidéo projection, à la mise à disposition de tablettes ou à des écrans non-interactifs. Au-delà de ces supports, la façon d’organiser et d’automatiser (ou non) l’accès à l’information, notamment, avec l’accélération des usages de l’intelligence artificielle à des fins de documentation et de médiation développe aussi un ensemble d’autres approches numériques en lien avec la nature et la structuration de contenus.
Selon les formats envisagés, le dispositif narratif ou scientifique couvert, la place allouée à ce type de projets, les dispositifs numériques peuvent venir en complémentarité d’un propos muséographique ou faire l’objet d’une expérience et d’une offre dédiée (ce sont notamment le cas de dispositifs numériques souvent appelés abusivement immersifs).
Pour retrouver l’ensemble de l’étude :
- VOLET 1 : panorama des offres in situ
- VOLET 2 : retours d’expériences et regards sur la médiation numérique in situ
Un bref historique
En France, dès les années 1970, le numérique a commencé à se développer dans le secteur culturel et patrimonial avec l’informatisation de la gestion des collections. Un usage initialement bureautique qui a permis d’accompagner la documentation et l’étude des œuvres, des collections et des monuments. Ainsi, selon Omer Pesquer, le Musée national des arts et traditions populaires serait le premier musée au monde à s’être doté d’un ordinateur.
À partir des années 90, la création de sites internet (dont l’un des premiers fut base Joconde du ministère de la Culture) a permis de développer la communication en ligne des musées et des sites patrimoniaux. Celle-ci s’est depuis enrichie avec l’essor des plateformes sociales venues en soutien et en complément d’une communication plus institutionnelle : relations publiques et partenariats, presses, affichages, achats d’espace. Ces outils de communication digitaux ont permis le développement d’un ensemble d’outils complémentaires qui se sont particulièrement développés avec la crise sanitaire, à l’image des visites en ligne.
En parallèle de l’essor de ces moyens de communication, les pouvoirs publics ont joué un rôle majeur dans le développement de la médiation numérique tant en ligne que dans les murs des musées. Dès 1996, le ministère de la Culture lance un programme national de numérisation du patrimoine culturel et de la création. Dès 2010, cette proposition est complétée par une série de dispositifs de financement sous la forme d’appels à projets à destination des acteurs publics et privés du secteur patrimonial: Services numériques culturels innovants, réitéré tous les deux ans jusqu’en 2014, puis, à partir de 2016, ce programme devient Services Numériques Innovants, réitéré tous les 18 mois (source). Cette politique incitative a favorisé l’éclosion d’un riche écosystème d’acteurs privés venus de la recherche universitaire, de la valorisation patrimoniale ou de la médiation numérique. Elle a aussi contribué à l’essor et à l’adoption de pratiques venues de l’audiovisuel par de nombreux acteurs du secteur patrimonial et scientifique. Pourtant, la conjoncture économique se révèle plus complexe : la baisse des appels à projets nationaux et la délégation croissante des aides aux collectivités territoriales, souvent confrontées à des contraintes budgétaires, rendent difficile le maintien de ces dynamiques. Cette évolution peut rendre plus complexe la pérennité des innovations et la capacité des territoires à soutenir seuls des projets numériques ambitieux.
Dans les murs, cette médiation s’est donc développée avec des supports fixes permettant la consultation de contenus numériques : films, captations, modélisations 3D, infographies, etc. À partir de 2008, l’acquisition par les Français de smartphones a favorisé le développement de nouveaux usages plus nomades, basés sur les téléphones des visiteurs et avec des applications dédiées proposant un ensemble de services en complément, voire, en substitution d’audioguides plus anciens. Pour en accroître l’usage, certains lieux ont décidé de s’outiller de tablettes et de dispositifs permettant aux visiteurs d’accéder à des contenus sous la forme d’un prêt, intégré à un billet d’entrée ou en supplément. Au même titre que des approches de médiation écrites, matérielles ou sensibles, ces contenus numériques permettent de proposer une lecture complémentaire d’un espace ou de collections.
Plus récemment, des nouveaux formats numériques se sont déployés dans les lieux culturels avec un ensemble de propositions d’expériences et de parcours. À partir de 2016, avec la démocratisation de la réalité virtuelle et l’ouverture de l’Atelier des Lumières, c’est aussi une mise en avant de parcours de visite plus expérientiels qui ont été médiatisés et qui ont rencontré leurs publics : réalité virtuelle, réalité mixte ou augmentée, expositions numériques, spectacles de mapping, son binaural… Une variété de formats et de propositions qui créent de nouveaux enjeux d’exploitation pour intégrer ce type de dispositif en complément d’un espace permanent ou dans le cadre d’une exposition temporaire.
Ces dernières années ont ainsi vu se multiplier des expériences numériques particulièrement variées dans les musées français qui sont désormais intégrées dans leur parcours permanent, programmation événementielle ou hors les murs. Cette couche de médiation additionnelle et complémentaire favorisée par le numérique nécessite d’être pensée en articulation étroite avec les espaces du lieu de destination (tant en termes de contraintes que de fonctionnalités), les pratiques de ses usagers (tant publics que professionnels qui y évoluent), de ses œuvres ou des autres couches de médiation existantes. Cet enjeu d’intégration et d’articulation est particulièrement prégnant dans le cadre d’un parcours de visite permanent mais peut se penser différemment dans le cadre d’une exposition ou d’un projet hors les murs.
Proposition d’une approche fonctionnelle

Proposition d’une approche muséographique
Pour cerner ces offres de médiation numérique, l’état de l’art en termes de littérature scientifique réalisé par Cristina Badulescu et Valérie-Inés de la Ville peut aider à révéler les ambiguïtés portées dans l’emploi de l’expression « médiation numérique » :
« La médiation numérique « peut désigner indistinctement parfois, soit la médiation par les technologies, soit la médiation culturelle à travers les technologies (Sandri, 2016). Si d’un point de vue institutionnel, l’expression ‘‘médiation numérique‘‘ fait référence à l’accompagnement des publics dans leur utilisation des technologies, les recherches en sciences humaines et sociales suivent deux tendances. D’un côté certains travaux (Gentès 2012 ; Belaën, 2005) abordent la médiation numérique comme une juxtaposition des registres technologique et culturel et s’interrogent sur les influences du premier sur le second en termes d’analyse d’interfaces et d’usages. D’un autre côté, des recherches différentes abordent la médiation numérique comme l’articulation entre le contenu culturel et les pratiques numériques dans le but d’établir un pont entre le discours muséal et les compétences numériques évolutives des publics (Casemajor Loustau, 2009 ; De Bideran, 2017) ».
De la difficulté de cerner les offres de médiation numérique et leurs usages
Évoquer le terme d’« offres numériques » nécessite donc de bien cerner ce qui constitue et caractérise ces offres d’un côté et la façon dont les publics ou les personnels en charge de la médiation s’approprient ces offres de l’autre. Or, si de nombreuses études très qualitatives ont été produites ces dernières années, il reste très complexe de dimensionner ces pratiques de médiation pour plusieurs raisons :
- Protéiformité de ces offres : au regard du foisonnement de ces offres et de leurs diversités d’approches selon les typologies de collections (cf. besoins) et leur intégration dans une programmation culturelle variée (parcours permanent, temporaire ou dans une logique in situ), ces différents dispositifs ne pourraient être cumulés les uns aux autres pour donne une idée de leurs mesures.
- Intégration de ces offres de médiation dans une variété de médiations complémentaires (humaines, matérielles ou sensibles) : l’intégration la plus fine possible de ces dispositifs dans un lieu, sa scénographie, les pratiques des équipes ou des publics donnent toute la pertinence de ces projets Retirer cette pertinence en comptabilisant ces dispositifs retirerait à ces offres le lien essentiel et complémentaire qu’elles tissent avec d’autres approches et non substituable aux œuvres et objets qu’elles complètent.
- Obsolescence de ces offres : la nécessité de renouveler certains contenus en fonction d’avancées scientifiques ou du renouvellement de contenus liés à des changements de programmation ou la difficulté de maintenir techniquement ces offres (fragilité du matériel mais aussi renouvellement de l’hébergement) ne permet pas de comptabilisation dans la durée.
Compte tenu de cela, cette étude propose de se concentrer sur 3 types d’offres de médiation numérique qui pourraient permettre de mieux analyser les spécificités de ces offres de médiation d’un point de vue organisationnel et muséographique en listant :
- Des offres de médiation numérique destinées au parcours permanent des musées ;
- Des offres destinées à une programmation événementielle et culturelle, d’un lieu ;
- Ou des offres proposées hors les murs dans une diversité de lieux : autres musées, médiathèques, centres commerciaux, Micro-Folies, etc.
Les enjeux de ces offres de médiation numérique
Selon la typologie de ces offres, leurs enjeux seront très spécifiques :
Pour les offres de médiation numérique dans le cadre d’un parcours permanent : du fait de la pérennité de ces offres, différents enjeux sont à prendre plus spécifiquement en compte concernant ces offres de médiation :
- Pérennité : prévu pour une longue durée, le matériel et les contenus développés dans ce cadre ne
devront nécessiter que peu de mises à jour. La sélection des dispositifs robustes ainsi que de contenus validés et faiblement exposés à des mises à jour fréquentes constitueront de véritables défis. - Maintenance et enjeux de continuité du service : en cas de difficultés techniques, notamment, quand le parcours accueille de nombreux dispositifs, la rapidité de résolution est souvent complexe à gérer par une difficulté à posséder le matériel ou les expertises internes nécessaires à celle-ci. L’appel externe à un prestataire ou au service d’une collectivité pourrait, parfois, ne pas garantir cette rapidité d’exécution.
- Accompagnement du changement : compte tenu de la pérennité de ces dispositifs, une montée en compétences des équipes sur la gestion mais aussi la pratique de ces différents dispositifs pourraient en favoriser les usages par les publics.
Pour les offres de médiation numérique dans le cadre d’une programmation événementielle :
- Capacité de réalisation : au regard de la fréquence de l’évolution d’une programmation culturelle, la conception de dispositifs de médiation numérique serait souvent exposée à des difficultés de réalisation dans des délais courts ainsi qu’à des budgets et des moyens restreints.
- Pérennité des dispositifs : ces limitations ne favoriseraient pas la pérennisation, la durabilité et la réduction des impacts écologiques de ces différents dispositifs. Sur ce point, beaucoup de musées ont engagé ces dernières années des réflexions pour limiter leurs efforts et les impacts de leurs réalisations grâce à des approches de ré-usages de contenus numériques ou de matériels préalablement conçus (voir les retours d’expériences proposés dans cette étude). D’autres enjeux viendraient ainsi à émerger en termes d’interopérabilité des contenus pour en faciliter le ré-usage, de politique d’achat ou de réemployabilité de matériels ou de contenus.
Pour les offres de médiation numériques ex situ : un ensemble d’enjeux sont à prendre en compte dans cette logique de diffusion ex situ et de portabilité :
- Capacité d’accueil du lieu de destination : surface à disposition (avec un éventuel enjeu de scénographie), équipements à disposition (dont réseaux Wi-Fi), niveau de compétences des équipes en place pour maintenir ou animer le(s) dispositifs, ressources mobilisables en termes de médiation et de communication.
- Capacité à accompagner le projet par l’établissement : interopérabilité des données proposées, appui opérationnel pour installer, former, assister les équipes sur place, moyens et ressources à mobiliser, modèles économiques potentiels.
Acteurs en présence (pour toutes les offres de médiation numérique)
Conception
En lien avec un comité scientifique (ou commissaire d’expositions et / ou un ensemble d’autres métiers au sein du musée (conservation, médiation et parfois services techniques)), elles sont :
- Soit, pilotées par les équipes internes du musée (si un département dédié au numérique existe – voir Partie sur autonomie des musées) ;
- Soit, confiées en termes de pilotage et de coordination à un scénographe en charge de la mise en œuvre du chantier ;
- Soit confiées à un service de la tutelle en charge de sa mise en œuvre (ex : musée Dobrée).
Pour une meilleure adaptation à la fois à la politique de l’établissement et à ses publics, ces offres de
médiation numériques sont de plus en plus envisagées dans des logiques de co-conception avec les équipes du musée (ex. Muséum national d’Histoire Naturelle) et avec ses publics dans le cadre de comités d’usagers (ex : Musée national de la Marine ou Louvre-Lens).
Pilotage / Maintenance / animation
- Elles sont pilotées et maintenues par les services techniques internes du musée (quand ils existent) ou les services techniques de la tutelle ou externalisées à un tiers. L’anticipation des enjeux et du processus de maintenance est essentiel pour garantir une continuité de service de ces différents dispositifs.
- Elles sont souvent proposées en autonomie et parfois conçues pour la prise en main d’un médiateur.
Modalités de mise en œuvre
